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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

L'homme de la loi (1971) de Michael Winner

Résumé : une nuit, dans la petite ville de Bannock, des cow-boys de passage tirent au hasard, brisent quelques vitrines et chahutent les habitants durant leur départ. Sauf qu'ils laissent derrière eux le cadavre d'un homme. Quelques semaines plus tard, un shérif débarque en ville, avec le cadavre de l'un des agitateurs. Les cow-boys venaient de la ville de Sabbath, ville tenue par le rancher Vincent Bronson. D'ailleurs, le shérif de Sabbath est aussi son employé, une ancienne gloire de l'Ouest qui coule des jours paisibles. Bronson lui-même est résolu à régler le différend en dédommageant la famille du mort. Sauf que le shérif de Bannock, Jared Maddox, ne veut pas transiger et qu'il veut ramener tous les cow-boys présents ce soir-là dans sa ville, pour le juger. Mais certains employés de Bronson veulent se tester face à Maddox et la situation finit par se retrouver dans une impasse totale.

 

Critique : cette chronique est donc l'occasion d'évoquer un cinéaste méprisé de l'histoire du cinéma, et aussi de parler de ce qui apparaît de plus en plus en voie de disparition dans le cinéma moderne : l’ambiguïté. Et quand on parle d'ambiguïté, le nom de Michael Winner est forcément celui qui vient en premier. Le cinéaste anglais a une bien triste réputation auprès des cinéphiles, mais il faut dire que le bougre y a mis du sien. Sa filmographie demeure en effet assez inégale, son style est brutal et daté, son traitement de la violence demeure problématique et ses héros sont la plupart du temps ambigus. Voilà sans doute pourquoi il demeure relativement méprisé de nos jours, à notre époque bien-pensante, c'est que son idéologie est difficile à cerner (lui-même reconnaît qu'il faisait des films tordus, tordus dans le bon sens du terme toujours selon lui, une déclaration qui en dit long sur la psychologie du bonhomme). Pourtant, durant sa meilleure période, les 70's, le bougre a signé de nombreux films de qualité, au moins un chef d'oeuvre et trois films intéressants. Bon, celui-ci n'en fait pas partie mais on évoquera les autres plus bas.

Ce film est tout de même à découvrir et mérite qu'on s'y arrête quelques minutes. Déjà, il s'agit du 1er film que Winner signe à Hollywood. Il réalise un western, genre qui est alors à son crépuscule là-bas, et il se voit tout de même attribuer trois immenses acteurs en tête d'affiche. Dans le rôle de Maddox, on a Burt Lancaster, encore une légende à l'époque quand bien même le bougre commence à faire son âge (ses cascades dans ce film se limiteront à quelques roulades dans la poussière) mais dont le charisme et le talent suffisent à en faire un héros badass assez crédible et au pas encore assez félin.

 

Dans le rôle du shérif de Sabbath, on retrouve une autre légende à savoir Robert Ryan. C'est bien simple, cet acteur a joué dans trois genres de film au cours de sa carrière : le polar, le western et le film de guerre soit trois de mes cinq genres favoris. Autant vous dire que le père Ryan est donc un acteur que j'affectionne tout particulièrement. Sa carrière est d'une grande richesse qui plus, le bougre ayant joué pour certains de mes cinéastes favoris (Aldrich, Fuller, Peckinpah), sa carrière compte de nombreux rôles marquants dans de grands films et il aura joué à peu près tous les grades de l'armée (sergent dans "Feux croisés", lieutenant dans "Cote 465", capitaine dans "Les Diables de Guadalcanal", colonel dans "Les Douze salopards", général dans "Le jour le plus long" et "La bataille des Ardennes"). Là, il est vers la fin de sa carrière, dans le rôle d'un shérif qui a eu ses moments de gloire mais qui essaie de finir ses jours de manière paisible. En vieux lion fatigué revenu de tout, il est juste impeccable, toujours aussi classieux, avec un regard qui en dit plus long que ses dialogues. 

Il est surtout très bon car il fait face à une autre légende du jeu, Lee J. Cobb. Méthodiste convaincu, cet acteur aujourd'hui méconnu du grand public, est pourtant un de ceux qui influença le plus la nouvelle génération d'acteurs des 70's, lui qui perça vraiment en 1954 dans "Sur les quais", en parrain des docks. Volcanique, impétueux, l'acteur était coutumier de coups de gueule mémorables à l'écran. Il apparaît ici très fatigué lui aussi (chauve, voûté) mais il demeurait encore capable de donné de grands moments de frisson au spectateur. Ses face à face avec Ryan donnent de grandes scènes au film et il est bien dommage que le scénario ne donne pas l'occasion de voir ses trois légendes dans une même scène (Ryan faisant à chaque fois le tampon entre eux).

 

Au niveau des 2nds rôles, on retrouve aussi un certain Robert Duvall, alors sur le point de percer, et qui compose un personnage sans grand relief. Les autres acteurs sont des routiniers du genre, à l'aise dans leurs rôles.

 

Au niveau mise en scène, on est face à un western qui exploite plutôt bien ses décors "urbains" (la ville est bien reconstituée, avec une grande attention portée sur les détails, avec des costumes et des accessoires plus réalistes que dans les westerns des années 50 et 60). Dans la décennie 1970, la reconstitution est plus crue, plus crade, avec beaucoup de poussière, de sueur et de saleté. L'image est également plus terne, plus crue malgré l'utilisation du Technicolor mais on est loin de la flamboyance des images des westerns classiques utilisant cette technique, et on est également très loin des fulgurances stylistiques d'un Ford. Bien évidemment, le western spaghetti est passé par là et le cinéma de Sam Peckinpah aussi. "L'homme de la loi" reprend donc certains tics de ces différentes approches, comme une violence beaucoup plus graphique et un abus de zooms pas toujours très gracieux. Winner est également un cinéaste tourné vers l'efficacité, c'est à dire qu'il effectue peu de prises. Ainsi, il a la chance de pouvoir se reposer sur des comédiens talentueux et qui n'avaient sans doute pas trop la patience, la nécessité ou la volonté d'en faire plus. La mise en scène est donc loin d'être élégante tout en étant un peu plus que fonctionnelle (le montage est tout de même de qualité, dynamisant certaines scènes d'action et quelques travellings sont agréables).

En fait, ce qui est plus intéressant dans le film, c'est donc le portrait de ses personnages et en creux, le récit d'une Amérique en pleine mutation (le film se déroule presque un siècle avant sa fabrication). Ainsi, il est aisé de faire des parallèles entre la ville de Sabbath dans le film et ce que vivait le pays à l'époque. Maddox est une relique du passé, un homme qui se bat avec des armes (la guerre du Viêt-Nam fait encore rage à l'époque). Bronson, le rancher, est un pragmatique. Dans son monde, tout s'achète avec de l'argent, y compris la vie d'un mort. Après la conquête de l'Ouest, les hommes comme Maddox et Cotten (Ryan dans le film) sont des anachronismes. Et si Maddox apparaît comme le chevalier blanc au début, il ne cessera de se révéler ambigu tout au long du film. Sa rencontre avec une ancienne conquête, mariée à l'un des hommes qu'il recherche, permettra de travailler le personnage et d'en faire un peu plus qu'un simple justicier. Veut-il réellement se caser ou se berce-t-il d'illusions pour se convaincre que c'est la chose à faire ? Est-il un être épris de justice ou un tueur avec une étoile au veston ? Si l'exploitation de ces thématiques est loin d'être neuve dans le genre (tout comme la ville sous la coupe d'un riche propriétaire terrien, on peut même dire qu'il s'agit de codes du genre), son traitement doit beaucoup à Winner qui y inclut des pistes que l'on retrouvera dans ses futurs travaux. 

 

Ainsi, la ville de Sabbath est peuplée d'êtres veules et couards, qui rêvent de sécurité dans leur ville mais qui détestent ou méprisent ceux qui leur offre cela (l'éternel combat entre la sécurité et la liberté). Les employés de Bronson ne sont pas tous des tueurs ou des saints, il y a de tout. On y trouve l'employé fidèle à la ligne inflexible, le fils qui vit dans l'ombre de son père et qui veut en sortir (rôle un peu sous-exploité), l'excité de la gâchette qui veut en découdre, le jeune qui veut se prouver qu'il est un homme de la trempe de Maddox, l'honnête fermier qui est là pour la paie ou encore le lâche de service bref, c'est un échantillon de l'humanité, dans toute sa complexité, dans toute sa diversité. 

 

En soi, le film n'est pas désagréable, et il démarre même plutôt bien. Le souci vient d'un 2ème acte un peu faiblard, qui s'enfonce dans des problématiques qui ne font pas avancer l'histoire correctement, des péripéties pas toujours palpitantes et le final, pour expéditif qu'il soit, rehausse un peu le tout en donnant un virage définitivement troublant au personnage de Maddox, qui se dévoile dans toute sa cruauté et même son hypocrisie. 

 

On a donc droit à un film moralement ambigu, d'une grande violence graphique (mais jamais complaisante, c'est filmé de manière crue mais on ne s'attarde jamais vraiment longtemps sur les cadavres) mais qui paradoxalement, et c'est bien normal quand on parle d'ambiguïté, se révèle parfois terne et poussif. Est-ce pour ça que l'ambiguïté a disparue de nos jours ? Non, l'ambiguïté donne parfois de grands films et c'est même un traitement parfois indispensable surtout dans certains genres (notamment le polar et le cinéma d'horreur). Il faut que certains films dérangent, mais dérangent plus dans leur contenu et dans leur message.

Le réalisateur Michael Winner avec Burt Lancaster et Robert Ryan sur le tournage du film.

De nos jours, l'ambiguïté se limite juste à faire d'un personnage de méchant un psychopathe qui a comme bon côté le fait d'aimer les chatons ou bien de faire du héros un type vaguement amoral. Surtout, on se rend compte que le messager compte plus que le message. Ainsi, les mêmes qui applaudissent "Wonder Woman" car il s'agit d'un film sur une super-héroïne signée par une femme ou bien qui font de "Selma" un incontournable parce qu'il est réalisée une afro-américaine. Ce sont les mêmes qui vantent les messages de ces films bien-pensants et conformistes qui vont cracher sur "Joy" ou plus récemment "Detroit" de Bigelow car les personnes à la tête des projets ne sont pas légitimes à leurs yeux. Alors que les thèmes sont les mêmes et que le message final est le même (féminisme dans l'un, tolérance et dérive du racisme dans l'autre). Et puis pour se rendre compte de la différence entre l'ambiguïté de l'époque et celle d'aujourd'hui, il suffit de comparer la version du roman "Les proies", entre la version vraiment dérangeante d'un Don Siegel et celle, plus simpliste de Sofia Coppola, vantée par nos cerbères de la bonne conscience juste parce qu'une femme réalise le film (ce qui est du coup, un brin réducteur voire méprisant mais c'est un autre débat). Du coup, le cinéma de Winner est méprisé car on lui a apposé l'étiquette de faiseur moralement douteux (et non plus ambigu).

 

Pourtant, sa filmographie des 70's est plus que passionnante. Bien sur, il y a des films ratés ou des commandes indignes (comme un remake du Grand Sommeil) mais on trouve aussi des petites perles comme le western "Les collines de la vengeance", sorte de prequel idéologique à "Un justicier dans la ville". En effet, l'un comme l'autre a Charles Bronson dans la peau du vengeur, et il venge à chaque fois le meurtre de sa femme. Dans le western, il campe un indien qui fuit la violence des Blancs, en tue un en légitime défense, se retrouve traqué par un posse avant de voir sa famille massacrée. Il partira ensuite sur leurs traces tandis que le groupe de vengeurs Blancs fera la démonstration de son propre cannibalisme. Et dans "Un justicier dans la ville", l'un des meilleurs vigilante movie de l'histoire, son héros est tout autant présenté comme un homme en quête de justice qu'un psychopathe fini. Toutefois, le film pose aussi avec brio la question de savoir qui est le plus irresponsable entre lui et des gouvernants qui laissent faire car la situation les arrange politiquement ? Le cinéaste a aussi signé son chef d'oeuvre avec "Le flingueur" (toujours avec Bronson), polar nihiliste d'excellente facture, avec un Bronson magistral, et en bon fan de l'ambiguïté, il ne pouvait que signer un film d'espionnage du même tonneau avec "Scorpio" (et le face à face magistral entre Lancaster et Alain Delon). Bref, un cinéma qui ruait dans les brancards, qui ne se posait pas en juge moral mais en petit caillou dans la chaussure. Bien sûr, il sera récupéré en fin de carrière par la Cannon, signant de nombreuses bouses indéfendables et irresponsables qui exploiteront notamment avec complaisance la licence du justicier urbain. Mais il mérite mieux que ça et c'est pourquoi il faut se pencher sur son cas.

 

Note : 6/10

BO France : 764 929 spectateurs (54ème plus gros succès de l'année)

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