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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Joy (2015) de David O'Russell

Résumé : Joy est une femme qui, toute sa vie, a sacrifié ses rêves et sa créativité à sa famille dysfonctionnelle. Sa mère vit recluse dans sa chambre depuis son divorce, s'abrutissant devant des soap-opéra. Son ex-mari vit toujours au sous-sol dans leur maison, rêvant encore de devenir le nouveau Tom Jones. Son père, jeté par une énième compagne, revient au bercail et rejoint une maison également remplis par les deux enfants de Joy ainsi que sa grand-mère, la seule qui a toujours crue en elle. Mais prise entre son job d'hôtesse d'accueil à l'aéroport, l'aide qu'elle apporte pour tenir la comptabilité du garage de son père et sa vie de mère de famille, Joy ne s'épanouit pas. Jusqu'à ce qu'une de ses idées soit suffisamment forte pour donner lieu à un produit révolutionnaire. Mais pour concrétiser cette idée, il faudra d'abord vaincre de nombreux obstacles.

 

Critique : révélé au milieu des années 90 avec deux petites comédies, David O'Russell était ensuite devenu un auteur à suivre de très près avec "Les rois du désert", remake assez lointain de l'excellent "De l'or pour les braves" de Brian G. Hutton. Ce film de guerre contestataire et malpoli se déroulant durant la Guerre du Golfe, au casting imposant, s'était certes ramassé un peu au box-office mais il avait permis de faire connaître au grand public le talent singulier du bonhomme. Après ce semi-échec, O'Russell se coupa largement du grand public via "I love Huckabees" qui se mangea un gros gadin au box-office en dépit de son casting prestigieux. Il fallut donc attendre 2010 pour voir pointer la rédemption avec le très réussi "The fighter", film pour lequel il retrouvait Mark Walhberg, et qui se retrouva nommé aux Oscars. La consécration vint en 2012 avec "Happiness therapy", confirmé une nouvelle fois avec "American bluff". Une vraie autoroute pavée de succès aussi bien public que critique (nommé à chaque fois pour l'Oscar du meilleur réalisateur mais aussi comme meilleur film, les films récolteront en sus entre 93 et 150 M$ aux box-office US) qui en faisait un auteur respecté. Il fallait donc bien que cette success story prenne fin, le bougre ayant beau rassembler un large public, le contenu demeurait assez subversif et il n'hésitait pas à détruire par petites touches les fondements du rêve américain.

On pourrait passer des heures à analyser un calendrier de sorties sans doute mal choisi, une certaine lassitude du public à voir O'Russell choisir encore les mêmes acteurs (3ème collaboration successive avec Jennifer Lawrence et Bradley Cooper), le voir ressasser les mêmes thèmes ou bien encore se dire que le sujet n'était peut-être pas à la hauteur de ses précédents travaux. Le film ne sera même pas sélectionné aux Oscars, donnant encore plus d'amertume au choix du calendrier par la Fox (qui ne devait pas y croire trop fort pour le lancer quelques jours après la sortie en catimini du succès surprise de "Star Wars : le Réveil de la Force"). Mais alors, est-il vraiment moins bien que les autres efforts du réalisateur ?

Et bien déjà, on constate qu'effectivement, O'Russell se débrouille encore pour pirater un genre balisé de l'intérieur. Après avoir mixé drame familial avec le film de sports, le drame familial avec la comédie romantique, le drame familial avec le polar, il mixe drame familial avec biopic. Le genre du biopic est surtout canibalisé par le schéma du rise & fall, auxquels peu de films échappent, y compris ceux qui sont très réussit. Sauf que là, O'Russell ne fait pas un rise & fall, il opte pour une structure qui se concentre essentiellement par le côté "rise" de la chose. Une ascension d'un personnage principal qui verra donc nombre d'embûches lui tomber devant le museau, retardant toujours son but ultime qui ne sera atteint qu'au prix d'une volonté inébranlable, de sacrifices et d'efforts qui dépassent l'entendement.

Cette héroïne est donc campée par Jennifer Lawrence, actrice de la nouvelle génération qui a réussit à devenir une authentique star, à l'aura légitimée par l'Oscar de meilleure actrice pour "Happiness therapy". Elle campe donc encore une fois devant la caméra d'O'Russell une femme plus vieille qu'elle mais son talent assez unique se déploie avec beaucoup d'autorité, l'actrice étant de toutes les scènes. Petit bout de femme débrouillarde, inventive, dévouée, voire même plutôt bonne pâte, Joy doit ainsi composée avec une famille dysfonctionnelle qu'elle tente de garder debout. Entre sa mamie qui croit en elle, sa fille qui la regarde se débattre, sa mère qui ne vit plus depuis le divorce d'avec son père (Virginia Madsen, excellente), ce même père complètement à la ramasse qui l'exploite sans vergogne (Robert De Niro) sans oublier l'ex-mari qui vit dans la cave (Edgar Ramirez, moins intense qu'à l'accoutumée mais toujours aussi impeccable), on a vraiment droit à un modèle familial complètement explosé, véritable poudrière prête à exploser et à laquelle il faut rajouter la belle-soeur jalouse et la nouvelle copine du père, méfiante et parfois acariâtre (Isabella Rossellini, impériale). 

L'écriture d'O'Russell est toujours aussi précise, sa mécanique narrative est bien huilée, les acteurs sont tous au top : Lawrence est exceptionnelle, De Niro évolue encore à un niveau qu'il ne côtoie que trop peu ces 20 dernières années, Cooper a moins de scènes mais livre un nouveau numéro radicalement différent de ses autres prestations chez le cinéaste, les 2nds rôles sont bien incarnés avec Virginia Madsen ou encore Isabella Rossellini à l'oeuvre. Les rebondissements sont bien placés, le rythme est bien assuré et surtout, il y a une vraie mise en scène.

 

Une mise en scène par ailleurs assez délicate à analyser puisque O'Russell est un classique pur jus, faisant peu de mouvements et utilisant encore moins d'effets. Il y a déjà sa science du montage, qui donne beaucoup de fluidité à la narration qui évolue sur différentes époques, liant souvenirs, flash-forwards et présent avec maestria, toujours avec beaucoup de limpidité et peu d'indications si ce n'est à travers sa scénographie (décors, lumières, cadres). Il y a aussi ses fameuses scènes de disputes, qui rappellent beaucoup Cassevetes (John, pas Nick), avec là encore une science de la coupe juste. Il place beaucoup de personnages dans des cadres étroits et des pièces étriqués (rendant ainsi la sensation d'étouffement de son perso principal), appuie sur le son (tout le monde parle en même temps) mais il ne lasse pas grâce à son fameux sens de la coupe. Ainsi, on a jamais l'impression que ça s'éternise, jamais on ne se dit qu'il a coupé son plan trop tôt ou trop tard, tout est réglé au millième de seconde, ce qui donne la fluidité de l'ensemble. Cet art là, ce sens du classicisme, c'est ce qui en fait un grand cinéaste, toujours intéressant à voir. 

L'art du cadre signifiant.

Quant à l'histoire, qui s'inspire d'une histoire vraie, O'Russell n'a pas pu s'empêcher de l'envoyer bouler pour n'en garder que le prétexte et les grandes lignes. On pourra toujours trouver le principe discutable mais ça serait oublier que le cinéma est l'art de la fiction, de la représentation fantasmée du réel à travers des outils imparfaits qui ne rend jamais compte de ce que l'on voit en toute objectivité (utilisation de décors, de cadres, de lumières artificielles et surtout du montage). Le scénario m'a ainsi captivé et surtout, il propose un personnage féminin très fort. C'est d'ailleurs étonnant que ce fait ai été assez peu souligné par notre presse bien-pensante, à l'heure où les minorités et les femmes cherchent à prendre plus d'importance au sein de l'industrie. A moins que...

 

Et oui, c'est bien là tout le "drame" du film, c'est qu'il s'agit du portrait d'un personnage féminin fort mais réalisé (et écrit) par un homme. Je ne vois pas d'autres explications à l'heure où j'ai l'impression que le message se lisse énormément en façade. Comment expliquer autrement que ce film soit passé inaperçu et ne soit pas encore plus souvent cité en exemple, là où "Wonder Woman" est devenu le nouveau porte-drapeau du féminisme hollywoodien en mettant en exergue le fait qu'il soit réalisé par une femme (quand bien même le scénario est signé par 4 hommes, que 2 des 13 producteurs du truc sont des femmes, que le montage et la photo sont assurés par des hommes et que notre héroïne est le seul personnage féminin important du métrage !!). Là, le film montre toute la difficulté d'être une femme à une époque pourtant pas si éloignée, qui se fait toute seule, en se posant comme modèle pour sa fille (le pouvoir de la transmission quand Wonder Woman n'agit, au fond, que pour elle et moins pour le Monde), se battant contre la médisance, imposant son point de vue, refusant les diktats de beauté (elle refusera d'apparaître à la télé en talons, robes et maquillage outranciers voire putassiers), bref, c'est un vrai porte-étendard féministe, beaucoup plus que bien d'autres qui le revendiquent haut et fort, racolant pour obtenir différents marqueurs censés être objectifs (le fameux test de Bechdel).

Joy, qui va faire feu sur les idées reçues et la bien-pensance.

C'est tout ce côté bien-pensant qui m'agace dans le cinéma moderne, dans sa communication, dans sa façon de nous guider vers des produits censés être subversifs mais qui ne le sont pas (type "Deadpool"). O'Russell se fout de ces étiquettes, il fait des films profonds, réellement subversifs, avec un message fort mais qui ne constitue la fin en soi de son film. Un tel cinéma est rare et il se retrouve fréquemment relégué au fond de la classe, bazardé par les responsables du marketing qui n'arrivent pas à vendre les produits intègres (voir aussi l'échec de "A la poursuite de demain" de Brad Bird, qui proposait lui aussi deux personnages féminins forts). En s'emparant de causes sérieuses, les costards cravate en font un argument marketing et remplacent un modèle usé par un autre, juste mieux emballé et présenté mais au final, la cause n'avance pas plus. C'est ce qui guide les choix "sécuritaires" des studios, qui confient désormais les produits en fonction du sujet à des réalisateurs ou des acteurs censés apportés une caution et évité les tollés des réseaux sociaux. C'est ainsi qu'un film sur un super-héros noir devra être réalisé par un afro-américain et ainsi de suite, quand bien même le schéma ne change pas ou que le studio concède 2-3 réflexions vaguement vindicatives (avec une bande-son qui devrait être estampillé Motown ou funk voire hip-hop, histoire de se conformer aux clichés, qui apporteront une touche "différente" voire "exotique" si ce n'est "originale"). 

 

Alors oui, il ne faut surtout pas que les films qui posent de vraies questions sur les sujets brûlants aient du succès ou soient vu par le plus grand nombre. Il faut juste vendre des tickets, intégrer les revendications à un discours grand public même si au final rien ne bouge. De mon côté, j'ai fait le choix de regarder un peu plus loin que les produits calibrés et le prix de certaines découvertes a bien plus de valeur et d'impact. 

 

Note : 9/10

Budget : 60 000 000 $

BO US : 56 451 232 $ (52ème plus gros succès de l'année)

BO Monde : 44 682 827 $

BO France : 512 726 spectateurs (92ème plus gros succès de l'année)

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