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This is my movies

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Critiques de films, dossiers, box-office.

Le génie du Mal (1959) de Richard Fleischer

Résumé : Judd Steiner et Arthur Straus sont deux jeunes gens issus la bonne société de Chicago qui poursuivent de brillantes études. Inséparables autant que très différents l'un de l'autre, ils n'ont de cesse de vanter leur intelligence tout en commettant de menus larcins, sans jamais être ensuite inquiéter par les autorités, grâce à leur intelligence hors norme croient-ils. L'idée germe alors en eux de commettre un crime, bien évidemment parfait puisque leur intelligence leur permettra encore de duper les autorités. Leur crime met la ville en ébullition, notamment à cause du jeune âge de la victime et de l'origine de son milieu social, et un de leurs camarades de classe, pourtant bien moins intelligent et moins bien né aussi, découvre à la morgue une paire de lunettes qui, semble-t-il, n'appartient pas à la victime. Et tandis que ce minuscule détail provoque quelques tiraillements au sein du duo infernal, l'étau se resserre inexorablement autour d'eux.

 

Critique : si ce court résumé vous dit quelque chose, c'est normal puisqu'il s'agit, chronologiquement, de la 2ème adaptation d'un célèbre fait divers outre-Atlantique, l'affaire Loeb-Leopold. La 1ère version était signé par Alfred Hitchcock sous le titre "La corde" en 1948, adaptation d'une pièce de théâtre filmée en un seul (faux) plan-séquence, procédé visant à faire ressentir le spectateur la même sensation que s'il était face à la pièce originale. Un dispositif que regrettera par la suite le Maître du suspense, le théâtre et le cinéma n'ayant pas le même langage visuel. La 3ème adaptation sera le film indépendant "Swoon" (1992), qui se penchera plus ouvertement sur l'homosexualité des deux hommes (seule adaptation que je n'ai pas vu). La plus récente date de 2002 avec le thriller "Calculs meurtriers" de Barbet Schroeder, porté par Sandra Bullock dans l'un de ses meilleurs rôles, face à un duo Ryan Gosling-Michael Pitt. Les trois différentes versions que j'ai vu appartiennent toutes plus ou moins au genre du polar, avec un antagoniste chargé de confondre les coupables, tous les trois ont pour point commun de ne pas être signé par des manchots de la mise en scène et chacun d'entre eux a sa propre façon de raconter l'histoire, quand bien même leur culpabilité est révélée à peine la 1ère bobine finie dans chacune des versions. Alors, qu'est-ce qui fait la particularité de ce film signé par un artisan oublié et mésestimé ?

Richard Fleischer est un réalisateur que j'ai vraiment découvert tardivement dans ma vie de cinéphile alors qu'il fait partie de ces cinéastes dont on a tous vu au moins un film dans sa jeunesse, mais sans la savoir (personnellement, c'était "Conan le destructeur", pas vraiment son plus réussi). J'ai découvert un cinéaste passionnant en regardant "Soleil vert" avec Charlton Heston, véritable chef d'oeuvre prophétique des 70's et qui fait encore autorité de nos jours. Depuis, j'épluche sa filmo à la recherche d'autres perles rares et autant vous dire qu'une bonne demi-douzaine de ses films sont des petits bijoux.

Fleischer est un réalisateur qui s'est fait connaître à la fin des années 40 et au début des années 50 en signant une poignée de 12-days wonder au sein de la RKO (des films de série B, le plus souvent des polars, tournés en 12 jours, sans grosse star à l'affiche et avec peu d'argent) avant de signer un chef d'oeuvre définitif du genre, "L'énigme du Chicago Express", et de quitter le studio pour Disney où il signera "20 000 lieues sous les mers" avec Kirk Douglas et James Mason. Par la suite, il partira vers la Fox où il signera à nouveau un polar ("Des inconnus dans la ville") avant de signer un chef d'oeuvre du cinéma d'aventure : "Les Vikings", de nouveau avec Kirk Douglas plus Tony Curtis, Ernest Borgnine et Janet Leigh (excusez du peu).

C'est juste après avoir signé ce film qu'il repart à la Fox pour adapter un roman de Meyer Levin qui relatait avec précision le déroulement des faits dans l'affaire Loeb-Leopold. Fleischer était aussi très connu pour son approche documentaire dans ses films, y compris ses séries B pour la RKO (voir "Armored car robbery" qui, dans sa scène d'ouverture, nous plonge avec beaucoup de détails au coeur de la cellule du 911 répondant aux appels de détresse). Bref, si Fleischer n'a que très rarement signé les scénarios de ses films, il n'en reste pas moins un vrai auteur, au style classique, qui mettra toujours sa science du cadre et du découpage au service de son sujet, alternant les genres avec brio (il signera aussi des classiques pour enfants plus tard, tel que "Le voyage fantastique" ou bien "L'extravagant docteur Dolittle", celui avant Eddie Murphy et la prochaine version avec Robert Downey Jr, et qui avait été nommé à l'Oscar du meilleur film en son temps, un temps où la concurrence était rude puisque ses concurrents étaient "Dans la chaleur de la nuit", vainqueur cette année-là, "Le lauréat" de Mike Nichols, "Bonnie & Clyde" d'Arthur Penn et "Devine qui vient dîner" de Stanley Kramer, excusez du peu).

Fleischer a toujours été fasciné par la figure du Mal, trouvant les personnages de méchants plus intéressants. On retrouve cette attraction dans sa série B "Assassin sans visage" par exemple tout comme dans sa représentation du Capitaine Nemo dans "20 000 lieues sous les mers" ou bien la façon dont il fera du pourtant assez peu recommandable Einar dans "Les Vikings", un personnage torturé, captivant, charismatique bref, le vrai héros du film (sans doute aussi guidé par la volonté de Kirk Douglas). Si cette thématique est suffisamment universelle pour qu'elle ne soit pas que l'apanage de Fleischer, je trouve que cela le rapproche drôlement d'un autre de mes cinéastes favoris, à savoir Michael Mann, qui explorera cette figure dans plusieurs de ses films ("Le sixième sens", "La forteresse noire", "Collateral" ou bien encore via le personnage incarné par Luis Tosar dans "Miami vice" et bien sûr via l'antagoniste presque invisible de "Hacker"). 

L'approche de Fleischer est ici dénuée de toute emphase avec les principaux protagonistes du film, c'est à dire qu'il se placera plus dans la place du simple témoin que dans celui du psychologue compatissant voire fasciné. On découvre donc leur petite vie d'enfants gâtés de la bonne société de Chicago, parfois entre eux, parfois au contact de leurs camarades d'université. L'époque de la Prohibition est ainsi représentée sans fard, loin de la fascination qu'elle exerce de nos jours avec le film "Live by night" ou bien la série "Boardwalk Empire" voire "Gatsby le Magnifique" version Luhrmann. On retrouve ainsi nos étudiants qui débarquent dans un speakeasy de manière complètement décontractée et qui commandent tranquillement à boire, façon de montrer que leur environnement est tout aussi corrompu qu'eux. Les parents sont largement absents de leur univers, l'un d'eux conteste allègrement son professeur (joute orale passionnante) et ils n'hésitent pas à aller voler du matériel dans une chambre d'une fraternité concurrente. Le noir et blanc rend très bien compte de leur univers, avec une photo assez sombre qui fait la part belle aux ombres. De même, Fleischer traduit visuellement ce monde en décalage, comme par exemple avec une scène dans la chambre où les deux amis discutent et que le décor apparaît comme penché. Ces plans débullés servent sans doute à traduire leur monde sur le point de basculer, tout comme le cadre presque enfantin est trahi par quelques éléments incongrus (la peluche cache une flasque d'alcool). Bref, Straus et Steiner ne sont pas à leur place dans ce monde qui ne s'adapte pas à eux.

Le scénario s'attarde longuement sur leur parcours avant d'être finalement confondu par la justice. Cette partie peut sembler longue, froide voire pas forcément pertinente mais c'est au contraire une partie essentielle qui permet à Fleischer de plonger dans la psychologie de ses persos, de nous les décrire de fond en comble, sans jamais être redondant dans ce qu'il décrit (chaque scène développe les personnages et fait apparaître un nouvel élément, un nouveau trait de leur personnalité). On suit aussi le parcours de Straus, le plus sociable et lumineux des deux, alors qu'il est a contrario l'âme la plus noire, qui n'hésite pas à "collaborer" avec la police, aiguillant sans état d'âme les enquêteurs vers des personnes forcément innocentes et qui perdront sans doute leur travail ou bien leur réputation à cause de lui (ce qui ne lui pose aucun cas de conscience comme on le verra au détour d'un dialogue). On voit aussi le travail de la presse, parfois très condescendante avec le département de la Justice (le travail journalistique proche de la police avait déjà été traité dans "Assassin sans visage") et qui vibre au rythme des soubresauts de l'enquête. Et puis vient alors la 2ème partie du film, celle qui verra l'arrivée d'un personnage important campé par une légende du cinéma, le géant Orson Welles.

Grimé, vieilli, grossit... ah, ça non, ce n'est pas un effet spécial, l'immense cinéaste joue l'avocat de la défense Jonathan Wilk, largement inspiré par le vrai avocat qui défendit les deux hommes en 1924 à savoir Clive Darrow. Farouche opposant à la peine de mort, l'homme de loi mis toute sa conviction non pas à défendre l'indéfendable (il cherchera d'abord à savoir si les deux hommes sont vraiment coupables et en pleine possession de leurs moyens psychologiques) ou bien guettant l'appât du gain (il prendra certes un gros cachet mais c'était aussi le genre d'homme à défendre des pauvres sans aucune contrepartie, résumé de la carrière d'un cinéaste qui doit parfois accepter quelques commandes pour financer des oeuvres plus personnelles) bref, on est loin du cliché du genre et ça se rapproche plus de la conception que je me fais d'un vrai avocat. Et si, comme dans "Le troisième homme", Welles n'apparaît qu'au bout d'une heure de film, il ne disparaît plus ensuite et porte littéralement tout le reste du film (là où son absence faisait sérieusement ralentir le rythme du film palmé de Carol Reed). Sa voix grave, sa présence physique, un texte admirable, tout concorde à faire de Wilk le vrai héros du film, s'opposant farouchement au procureur général, pour lui tout aussi méprisable que nos deux assassins. Il s'oppose aussi à une ville hystérique, qui réclame le prix du sang.

Le film devient dans son dernier tiers un pur film de procès, Fleischer ne signant au final qu'une poignée de scènes typiques du genre, se plongeant avec bien moins d'intérêt dans les rouages de la justice. Le spectateur, jusque ici plutôt distant voire froid à l'égard des personnages, se retrouve dans la position du juge et il va devoir écouter le réquisitoire de l'avocat. Autant vous dire que ce passage est un sommet du genre, un monologue d'une puissance de conviction rare, calqué à la virgule près sur celui de Darrow. Là encore, pas d'emphase ou de populisme, Straus et Steiner sont bel et bien coupables, ce sont des psychopathes, mais ce sont d'abord et avant tout des hommes qui évoluent au sein d'une société civilisée et notre civilisation ne peut se baser sur une cruauté qui attise la cruauté. Et à l'heure où notre époque apparaît comme très troublé, réagissant toujours avec plus de passion que de raison, il est bon de rappeler certains principes humanistes, et ce également à certains gauchistes qui sont parfois aussi vindicatifs, extrêmistes et haineux que leurs adversaires. Et puis que dire du dialogue final entre Wilk et les deux hommes qu'il a défendu avec toute son âme, toute sa force de conviction. Un ultime échange cinglant, percutant, court mais qui dit tout et bien plus, redonnant du relief au personnage mais aussi à la lecture du film. 

Un film important, essentiel même, largement oublié aujourd'hui et qui pourtant aura un fort écho à sa sortie puisque le trio principal (Welles mais aussi ses jeunes partenaires Dean Stockwell et Bradford Dillman) obtiendra collectivement le prix du Meilleur acteur au festival de Cannes en 1959, même si la Palme d'Or échappera à Fleischer au profit du "Orfeu Negro" de Marcel Camus. Fleischer sera également nommé comme meilleur réalisateur cette année là aux DGA Award (récompense du syndicat américains des réalisateurs), battu cette fois-ci par l'équipe qui signa "Ben-Hur" c'est à dire William Wyler et quelques collaborateurs. Toutefois, il suffit de jeter un oeil aux nommés de l'année 1960 pour se rendre compte du niveau de l'époque et que ce brave artisan de Fleischer était bel et bien à sa place : Otto Preminger (pour son "Autopsie d'un meurtre", autre classique du film de procès sur lequel je reviendrai prochainement), Billy Wilder (avec "Certains l'aiment chaud"), John Ford (pour son très bon "Les cavaliers"), Fred Zinnemann, Frank Capra, Alfred Hitchcock (qui signait alors "La mort aux trousses"), Howard Hawks (qui concourrait avec "Rio Bravo"), Douglas Sirk ou encore Leo McCarey voire même George Stevens, en lice avec son adaptation du Journal d'Anne Frank, bref, pas vraiment des manchots de la mise en scène et encore moins des bouses irregardables en compétition.

"Le génie du Mal" inaugure aussi une trilogie sur la figure du serial killer adapté d'un fait divers puisque par la suite, le réalisateur signera "L'étrangleur de Boston" et surtout le encore plus fascinant et glaçant "L'étrangleur de Rillington Place", avec un grand Richard Attenborough face à un jeune John Hurt. Là encore, deux classiques indispensables qui viennent se rajouter à des films aussi importants que "Les flics ne dorment pas la nuit"  ou bien "Tora ! Tora ! Tora !".

 

Note : 9/10

BO France : 213 205 spectateurs (297ème plus gros succès de l'année)

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