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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Point limite zéro (1971) de Richard C. Sarafian

Critique : le cinéma américain a connu de nombreux bouleversements à la fin des années 60 et au début des années 70 avec le mouvement bien connu du Nouvel Hollywood. Si on peut réduire le mouvement à quelques figures essentielles et légendaires, il ne faut pas oublier que c'était d'abord et avant tout une nouvelle façon de faire, loin du regard et des carcans des studios, alors en plein marasme (et sur le point d'être tous rachetés par des multinationales qui feront le ménage une fois le mouvement beaucoup moins rentable au box-office). Sarafian peut difficilement être considéré comme un chef de proue de ce système, lui qui vient alors de la télévision (des dizaines d'épisodes pour des séries telles que "Lawman", "Maverick", "La 4ème dimension", "Bonanza", "Les mystères de l'Ouest", "Gunsmoke" ou encore "Batman") avec auparavant quelques expériences au cinéma mais sans grand succès. Cette année 1971 sera assez riche pour lui puisque la même année, il sortira le western "Le convoi sauvage", inspiration directe (même histoire de base, même parcours initiatique, même brutalité) du "The Revenant" de Iñarittu. Mais penchons nous plutôt sur ce film qui constitue lui aussi un sommet d'un genre bien particulier, l'un des plus américains de tous, à savoir le road movie teinté de film de course poursuite.

 

Loin de moi l'idée de le mettre dans le même sac que "Mad Max : Fury road" par exemple mais ce film fait partie de ce sous-genre du road movie, celui où un homme fuit les ennuis (et donc la civilisation) au volant d'une voiture ou d'une moto ("Easy rider" n'est pas loin non plus) et rencontre toute une galerie de personnages, proposant ainsi une synthèse de l'Amérique. On est donc au sein d'un film divertissant, certes, mais qui peut aussi très bien se voir comme une radiographie instantanée des USA à l'époque. Le fait que le scénario soit signé par un écrivain cubain pourrait en diminuer la portée idéologique mais là n'est pas vraiment la question (ouh, le vilain communiste pas gentil qui critique ces gentils capitalistes américains).

 

D'un point de vue narratif déjà, on nous présente le personnage via son véhicule puisque le héros n'apparaît pas tout de suite à l'écran. Il semblerait surtout que l'on commence par la fin avec un barrage routier mis en place par la police tandis que le véhicule, qui est celui du héros, se rapproche au loin (plan magnifique par ailleurs). Ce véhicule, c'est une Dodge Challenger V8 (je dis ça pour les puristes), son moteur ronronne au loin tandis que sa couleur blanche se détache parfaitement au milieu des décors poussiéreux et orangés (une volonté du réalisateur et un choix de couleur qui n'a rien à voir avec une quelconque symbolique). L'homme, coincé, fait demi-tour, s'isole, hésite, se demande bien comment il va s'en sortir. Puis il repart au volant de son destrier d'acier et file vers son destin, croisant une autre voiture, noire celle ci et l'image se fige. Nous sommes un dimanche matin en Californie, et d'un coup, la voiture blanche disparaît (le "vanishing point" qui donne son titre original au film) et quand l'image reprend vie, on suit désormais la voiture noire qui nous ramène deux jours avant, à Denver dans le Colorado. Alors déjà, autant vous dire que j'ai été happé direct par ce qui est sans doute l'un des raccords les plus inventifs et significatifs que j'ai vu dans ma vie de cinéphile !

On découvre donc un peu plus notre héros, qui parle doucement mais d'une voix sûre, et qui s'embarque pour un voyage vers San Francisco, 2 400 kilomètres plus loin. Son job : y apporter une voiture. Sur le chemin du départ, il croise un dealer avec qui il fait le pari de rallier Frisco en moins de 2 jours en échange d'une annulation de dettes. Même pas le temps de s'offrir du bon temps dans les bras d'une très appétissante jeune fille, juste celui de gober quelques pilules pour l'aider à tenir le coup (les 70's, le bon temps des drogues à des fins récréatives) et c'est parti. Très vite, notre héros est pris en chasse par la police et après une belle poursuite, il finit par se débarrasser des deux motards de la police de la route de l'Etat du Colorado. C'est alors que surgit un flashback qui nous apprend que Kowalski, le héros, a été motard de course professionnel. Et il sera ainsi régulièrement, l'histoire et ses péripéties nous en apprendront plus sur cet homme fascinant, qui devient très vite le porte-parole d'un DJ d'une radio locale qui passe de la soul à longueur de temps (excellente BO au passage).

 

Et là, le film prend corps. D'un côté, on a le parcours de Kowalski, sa course folle qui permet au scénariste de nous faire revivre les moments marquants de son passé (via de courts flashbacks ou bien via la lecture de son dossier par les policiers de la route) et de l'autre, on a cet autre personnage qui va "dialoguer" avec lui via la musique ou bien la cibie. C'est d'ailleurs là où je trouve que l'utilisation de la musique est vraiment intéressante, intervenant  régulièrement de manière soit intradiégétique (Kowalski est branché sur KOW, la radio du Soul Surfer) ou bien extra-diégétique (le son vient de l'extérieur parfois et accompagne la course), avec régulièrement des raccords entre les deux. Bref, le film est très malin et finit par nous en dire plus avec quelques plans bien choisis que via une voix-off envahissante (surprenant quand on sait que le scénariste est avant tout un romancier). 

"Quand t'es dans le désert, depuis trop longtemps..."

Ensuite, il y a la multitude de citoyens croisés par Kowalski, ce qui en fait un film représentatif de cette époque. Entre le vieux qui a fait du désert son espace de vie (superbes décors au milieu de la Vallée de la Mort), la troupe d'évangélistes reconvertis en espèce de secte (plan ultra biblique et pertinent du "gourou" en chef qui remet les serpents en liberté), les hippies du désert (et cette sublime fille nue qui fait de la moto, ne me demandez la marque, on s'en fout !!), le couple d'auto-stoppeurs un peu gays et un peu roublards (passage vraiment hilarant mais qui ne ferai sans doute pas plaisir au mouvement LGBT qui crierai à l'homophobie primaire, mais là encore, on s'en fout !!), l'automobiliste qui défie Kowalski dans une course folle bref, Sarafian et son scénariste Guillermo Cabrera Infante ne cherchent pas à donner de leçons ou à énoncer une quelconque vérité, ils font le portrait amer, contrasté et surtout symbolique d'une Amérique des 60's, celle du triomphe du rêve américain, qui vient de se réveiller en plein cauchemar, celui de l'Amérique des 70's, celle qui fait une guerre dégeulasse et meurtrière au Viêtnam, celle de Nixon et ses magouilles, celle de l'échec de la transmission entre les générations. Le glorieux héritage des aînés est envolé, les illusions n'ont plus court et on affronte la triste réalité d'un monde asservi par un système de répression (notre héros veut rouler vite, la police l'en empêche et ira très loin pour étouffer ses velléités de liberté). 

 

On se retrouve donc face à un road movie qui lorgne forcément du côté du western mais aussi du film porte-étendard d'une génération frustrée et démobilisée, qui ne se reconnaît plus dans ce monde en perdition. Le final est bien sûr sujet à de multiples interprétations (avons-nous assister à la vraie fin de Kowalski ?) mais le film demeure passionnant, hyper prenant, mené pied au plancher avec quelques plans en caméra embarquée vraiment époustouflants. Un film de poursuite qui a des choses à dire, à défendre et à faire entendre, un film porté par un acteur au charisme magnétique (et imposé par le studio de la Fox face au réalisateur qui lui, voulait plutôt prendre Gene Hackman !!). Les dialogues ne sont pas exceptionnels mais le film l'est par la grâce de certains plans plus parlants, qui multiplient les symbolismes et qui impose sa vision. Un classique culte à découvrir sans tarder !

Note : 9/10

Budget : 1 585 000 $ soit l'équivalent d'environ 9 500 000 $ en 2017

BO US : 12 442 673 $ soit l'équivalent d'environ 75 000 000 $ en 2017

 

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