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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

La loi du marché (2015) de Stéphane Brizé

Résumé : Thierry a un rendez-vous Pole Emploi où lui dit que son stage n'a servi à rien pour trouver un emploi en lien avec la formation qu'il a faite durant plusieurs mois. Thierry revoit ses anciens potes syndiqués de l'usine dont il a été viré il y a 20 mois. Thierry va voir la banque qui lui dit qu'il a trop de dettes et qu'il va devoir faire attention à son épargne. Thierry et sa femme essaient de vendre leur mobil-home. Thierry et sa femme prennent des cours de rock. Philippe postule à un emploi via Skype. Et puis, d'un coup, Thierry est vigile dans un supermarché. Mais les problèmes de Thierry ne sont pas terminés pour autant...

 

Critique : si j'ai décidé de chroniquer ce film, c'est parce qu'il représente selon moi l'inverse de ce que je pense être parmi les concepts fondateurs d'un cinéma subversif... tout en parvenant à être un film percutant, pertinent et incroyablement puissant. Alors que s'est-il passé ? Vincent Lindon serait-il devenu le plus grand acteur du monde ? Stéphane Brizé s'est-il d'un coup imposé à moi comme un cinéaste devenu, à mes yeux et à mon coeur, l'égal de Clint Eastwood, David Fincher ou encore Samuel Fuller voire de John Carpenter ? Le cinéma français est-il bel et bien en plein regain de forme (et de fond) ? "La loi du marché" est-il un film révolutionnaire ou bien tout simplement un bon film, qui dit ce qu'il faut de manière juste, au bon moment ? 

 

Tout d'abord, s'il s'agit là du 6ème film de Stéphane Brizé, qui à l'heure où j'écris ces lignes, en a signé un 7ème à savoir une adaptation de Guy de Maupassant "Une vie". De ce réalisateur, je n'en avais vu qu'un seul avant ça et c'était "Je ne suis pas là pour être aimé", que j'avais décidé de regarder parce qu'il y avait l'immense Patrick Chesnais dans le rôle principal. D'un point de vue stylistique, Brizé est un cinéaste que l'on pourrait qualifier de cliché vivant du cinéma français. Des plans longs, un discours pesant, un ton anti-commercial, un regard documentaire et clinique, un engagement gauchiste tendance bobo qui découvre la vraie vie des Français et qui s'en offusque enfin bref, rien pour me plaire à la base (mais il en faut pour tous les goûts, on est bien d'accord). En m'attaquant à ce film, j'en avais entendu parler comme d'un très bon film, tendance polar social et Vincent Lindon avait vu son immense carrière récompensée par une multitude de prix (Palme d'Or à Cannes, César, Prix Louis Lumière). Du coup, j'y ai jeté un oeil, surtout que le film est assez court (un peu moins de 90 minutes).

 

Bon, on ne va pas tourner autour du pot, le film reste malgré tout un peu chiant à regarder, parfois très pénible mais ça fait partit de la démarche du projet avec une utilisation incroyable du silence. De plus, l'intrigue met un temps fou à en venir au point de départ (en fait, je croyais qu'on commençait direct ou assez rapidement avec Lindon en vigile mais que nenni, il faut bien attendre la moitié du film pour en être là, soyez prévenus !). Du coup, il faut se farcir un grand nombre de scènes (environ 10 et à peu près autant de plans étalés sur 40 minutes, vous voyez le délire) qui, d'habitude, ne nous sont pas montrées. Et c'est là où le film devient, selon moi, intéressant.

 

En effet, depuis plusieurs années, à force de lire, d'écouter et de voir plusieurs critiques de cinéma venus d'horizons différents, j'ai peu à peu acquis la certitude que le cinéma est un art du mensonge, basé sur le concept du découpage, créant ainsi une distance entre le spectateur et le film. Le réalisateur nous raconte une histoire, souvent mensongère parce qu'écrite à l'avance, via un procédé qui consiste à nous montrer quelque chose de réel mais en trichant sur les points de vue (d'où la notion de découpage ou de montage). Nous sommes un témoin parfois omniscient d'une histoire. Et Brizé choisit de faire tout le contraire, celui de nous raconter une histoire en nous plaçant dans la position du témoin (du voyeur ?) et en ne coupant (presque) pas ses plans. Nous épousons ainsi le point de vue du protagoniste principal tout en restant à distance (de côté, en face, parfois de dos, souvent caché). Bref, c'est hyper intéressant surtout que cette quête insensée de vouloir représenter la vraie réalité vraie de la vraie vie réaliste des vrais gens est proprement bluffante !

En effet, j'ai moi-même retrouvé certains trucs vécus ou vus au cours de ma vie, avec des répliques qui sonnent juste, un débit des acteurs (pour la plupart non-professionnels et exerçant pour de vrai les métiers qu'ils "jouent" dans le film) particulièrement réaliste, avec ces phrases un peu hachées, certains mots qui accrochent la langue enfin bref, de ce côté-là, Brizé est sans doute allé le plus loin possible dans cette représentation fictive de la réalité. Son approche de la mise en scène est également intéressante, avec des plans longs certes mais qui restituent parfaitement l'ambiance et le message qu'il souhaite faire passer à travers sa scène. C'est parfois pesant, inconfortable, long, on ressent du malaise mais c'est aussi ça la mise en scène, faire ressentir une émotion à travers les outils du cinéma, son cadre, ses éclairages, le jeu des acteurs. Si c'est parfois trop long, répétitif, si on ne comprend pas toujours le pourquoi de certaines scènes, le tout a un sens, une cohérence, un but. En cela, le film est réussi et valide la démarche de son metteur en scène. 

 

Concernant le coeur du film, à savoir l'intrigue nous plongeant dans les arcanes du quotidien d'un supermarché, les scénaristes ont pris quelques libertés avec la réalité (notamment la façon dont le directeur licencie), il parvient à dire des choses très fortes, très puissantes, qui, en se basant sur une grande économie d'effets et de dialogues, parviennent à être plus percutantes et plus révulsantes que n'importe quelle tirade syndicaliste. En nous montrant des trucs anodins, des scènes du quotidien, Brizé nous plonge dans l'enfer moral, psychique et intérieur de cet homme brisé par un système trop fort pour lui. On finit par avoir l'estomac noué, retourné, le corps et le cerveau en ébullition. Bien sûr, le propos est engagé, asséné avec virulence, tout est fait pour être inattaquable sur le fond (on peut parler de démagogie bien pensante) mais ce qu'il raconte est tellement banal qu'on a oublié que c'était révoltant. Le film fait partie de ce mouvement d'indignés qui ne peuvent plus supporter les abus du quotidien, il se penche sur les petites gens mais sans condescendance, sans mépris ou sans poser un regard de bobo. Il reste à hauteur d'hommes et l'ultime action de son héros est bien plus spectaculaire, admirable et courageuse que n'importe quelle autre action révolutionnaire. 

Bien sûr, de temps en temps, Brizé prend quelques libertés avec ses principes, proposant une séquence avec un peu de montage parfois (la scène de l'enterrement, très significative), sa manière de ne jamais citer le magasin dans lequel travaille Thierry est un procédé purement fictionnel mais il participe à créer un sentiment d'universalité. "La loi du marché" reste une oeuvre de fiction, au message fort mais son côté documentaire accentue l'immersion et le côté dérangeant de la chose (excellente représentation des petites et grandes humiliations du quotidien comme le debrief ultra violent d'un entraînement à une formation ANPE ou l'entretien d'embauche via Skype). C'est un film nécessaire, pas toujours aimable, mais qui provoque quelque chose, qui fait naître des émotions à partir de (presque) rien. En cela, et même si je ne suis toujours pas plus décidé à faire du cinéma français ma nouvelle religion, il démontre qu'au moins, avec un point de vue de cinéaste, on arrive toujours à faire un grand film. 

 

Note : 8/10

Budget : 1 800 000 €

BO France : 1 001 498 spectateurs (48ème plus gros succès de l'année)

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