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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Brimstone (2016) de Martin Koolhoven

Résumé : jeune maman muette, Liz (pour Elizabeth) vit tranquillement aux côtés de son mari, veuf et déjà père d'un jeune garçon à leur rencontre, et leur petite fille Sam. Liz s'occupe de faire accoucher les jeunes mamans mais cette activité se révèle bien dangereuse quand l'opération se déroule mal. C'est d'autant plus malencontreux qu'elle semble être bien terrifiée par le nouveau révérend qui vient de rejoindre leur communauté. La situation s'envenime peu à peu quand le malheureux papa dont le bébé est mort durant l'accouchement finit par faire voler en éclats la tranquillité du couple. Et si le révérend apparaît d'abord comme un médiateur efficace, ses noirs desseins finissent par apparaître. Paniquée, Liz doit fuir, à tout prix et échapper, à nouveau, à l'Enfer.

 

Critique : quand je me suis lancé dans ce blog, je me suis fixé pour ligne directrice de ne jamais traiter de films sortant en salles car le but était aussi de revenir sur l'impact des films à leur sortie, de procéder à des réévaluations ou bien encore de traiter de la réception des films et de leur passage dans le temps. Du coup, pourquoi déroger à cette règle à l'occasion de "Brimstone" ? Eh bien, déjà c'est un western, qui est mon genre préféré. Ensuite, c'est un western dit moderne, ce qui le rend à la fois plutôt rare et plutôt audacieux. Bien que sortant en France en 2017, il a été produit en 2016, écumant plusieurs festivals (dont Venise et Toronto) donc il n'est pas si "récent" techniquement parlant (la preuve, les acteurs Carice van Houten et Guy Pearce, qui ont entamé une relation amoureuse, sont, depuis le tournage parents d'un petit garçon !). Et surtout, c'est un film qui m'a inspiré. Depuis plusieurs semaines, j'ai du mal à trouver l'inspiration pour écrire des articles et la plupart des films que je vois en ce moment ne m'aident pas plus. Heureusement, je disposais d'un solide matelas de critiques écrites en avance pour compenser ce petit coup de mou. Et il se trouve qu'avec ce film atypique, beaucoup de choses me sont venues à l'esprit et je trouve qu'il y a beaucoup de choses à dire sur un film pas si anodin.

A la base, le film est signé par Martin Koolhoven, cinéaste hollandais dont je n'avais vu aucun film, et qui travaillait dessus depuis plus de 7 ans (son dernier film date de 2008). Refusant l'aide des studios US afin de garder le final cut, il a dû monter ce projet via une co-production européenne que j'imagine bien fastidieuse. Ensuite, le bonhomme voulant faire son film en langue anglaise (western oblige), il s'est d'abord attaché à recruter des acteurs internationaux dont Mia Wasikowska ("Alice au Pays des Merveilles" version Burton) ou encore Robert Pattinson ("Twilight" certes mais aussi les derniers films de David Cronenberg ou encore "The Rover" de David Michôd) qui ont fini par lâcher le projet pour diverses raisons. Mais bon, ce film n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à connaître de telles galères.

Comme il l'a expliqué à l'avant-première du film, Koolhoven est fan de western, genre séminal du cinéma, et l'envie lui a pris d'en faire un, en Europe. Le tournage s'étalera ainsi sur plusieurs pays de l'UE avec comme cadre la Hongrie, l'Allemagne, l'Espagne bien évidemment ou encore l'Autriche. Mais avant de se lancer dans un tel projet, il s'est demandé comment faire un western différent, le genre souffrant de ses nombreux clichés (pas toujours justifié). L'idée lui alors venu de faire un film en adoptant le point de vue féminin. Bien sûr, l'idée n'est pas nouvelle mais il me semble qu'il a trouvé le bon ton et surtout le bon angle (comme quoi, pas besoin d'être une femme pour faire un beau film sur des femmes fortes ainsi que sur l'aliénation de leur condition au sein d'une société patriarcale). 

Parce que le réalisateur s'est posé les bonnes questions à la base, on obtient un western qui est très européen dans son approche visuelle et thématique mais aussi très américain dans son imagerie. Respectueux de ses aînés (au lieu de les prendre de haut comme n'importe quel auteur se croyant supérieur au genre qu'il investit), Koolhoven garde un ton et une identité bien néerlandaise, creusant des thèmes chers aux cinéastes de ce pays (rapport à la religion, traitement des scènes de sexe, questionnements philosophiques sur la place de la femme, recherche d'un certain naturalisme) tout en sachant créer des images répondant aux canons du genre. Un grand écart complexe, dangereux, mais qui fonctionne à plein régime grâce à la maîtrise d'un cinéaste qui s'impose pour moi comme majeur au vu des évidentes qualités du film.

C'est ainsi que l'on retrouve un Far West réellement sauvage, à la reconstitution minutieuse et magnifique (enfin, façon de parler car les costumes, les décors et les maquillages sont plus crades qu'autre chose), filmé dans des lumières parfois crépusculaires, avec peu de grands panoramiques sur les paysages (ce qui n'empêche pas le film de comporter quelques plans élégiaques et parfois contemplatifs), peu de mouvements d'appareil mais il compte aussi quelques images iconiques, sublimes, cadrées à la perfection et évoquant tout un pan du genre. Et c'est ce qui, pour moi, en fait un grand représentant du genre. Il est bien évident que le film est très différent dans son approche et son traitement de classiques aussi dissemblables que "Les conquérants" de Michael Curtiz ou bien "L'homme qui tua Liberty Valance" de John Ford, deux westerns "classiques" eux aussi très différents. Pourtant, si "Brimstone" est plus réaliste que ces derniers, ça ne fait pas de ses glorieux aînés des navets ridiculisés par le film de Koolhoven. Au contraire, tous ces grands films participent, à leur manière, à construire la représentation de l'Ouest au cinéma, tout comme Sam Peckinpah le fera avec "Coups de feu dans la Sierra" ou encore "La horde sauvage" ou bien comme Clint Eastwood, qui signera un film lui aussi à cheval entre le mythe et la réalité avec "Impitoyable". Et c'est là où je m'oppose aux guerres de clochers, un film"réaliste" n'est jamais meilleur qu'un autre qui se veut plus proche de la fiction par cette seule condition, il apporte juste un regard différent qui permet au genre d'évoluer et de faire cohabiter plusieurs visions. C'est l'essence même du genre, un jeu sur les codes et les conventions, doublé d'un vrai respect pour l'héritage de ce même genre. Ainsi, "Brimstone" s'impose comme un western pur et dur, avec sa propre personnalité, qui lui permet de se distinguer au milieu d'un genre pourtant peuplé de classiques imposants. Le film compte ainsi de nombreux hommages à ces derniers ("La nuit du chasseur" bien évidemment, "L'homme qui tua Liberty Valance" et quelques autres).

Dans son approche très européenne du genre, il y a bien sûr le traitement de la violence. S'attachant à traiter les conséquences de la violence plutôt que sa représentation, "Brimstone" ne lésine certes pas sur les effets gore (parfois un peu gratuits) mais il laisse souvent les moments les plus violents hors champ et il s'attache plutôt à monter l'après que le pendant. D'ailleurs, la plupart des moments les plus insoutenables, ce n'est pas tant les explosions de violence, mais plutôt ce qui précède voire certaines paroles ou certains actes plus "anodins". Résolument dérangeant, le film s'attache à se monter aussi viscéral que cérébral, prenant aux tripes régulièrement tout en n'hésitant pas à stimuler notre cerveau. En cela, Koolhoven se rapproche grandement du plus célèbre des cinéastes hollandais : Paul Verhoeven. Il y a indéniablement des similitudes entre le style des deux hommes, tant au niveau de la mise en scène que des thématiques.

Il y a bien sûr des petits détails qui pourront chagriner certains pinailleurs du dimanche, trop pressés de briller auprès de leurs amis pour se monter plus intelligent que le film. C'est ainsi qu'au sortir de la séance, j'ai pu entendre un spectateur se plaindre du fait que le passage où le personnage campé par Kit Harrington étrangle son pote était invraisemblable dans le sens où il était impossible que l'autre ne l'ait pas entendu arriver, monter sur son tonneau et préparer son coup en douce à cause du bruit de ses santiags. S'il a sans doute raison (à dire vrai, je ne m'étais pas posé la question car ce n'est vraiment pas mon truc que de pointer toutes les invraisemblances d'un film), c'est passer à côté du contenu de la scène qui raconte bien plus que ça. C'est en effet un passage crucial dans la construction du personnage principal et ce qu'il raconte en termes de sous-texte est bien plus important que la façon dont il le raconte. Par ailleurs, cela ne veut pas pour autant dire que le film est mal écrit, bien au contraire.

En effet, le scénario est bien construit, avec cette narration non linéaire qui raconte d'abord à rebours le parcours du personnage principal. Utilisant à bon escient des "effets miroir", on reconstitue peu à peu le puzzle de la vie de cette femme et certains détails anodins ou terribles apparaissent parfois encore plus terribles une fois replacés dans un autre contexte. Surtout, le film avance de plus en plus vers les recoins les plus sombres de l'âme humaine, devenant plus abject et plus dérangeant au fur et à mesure que l'on creuse le passé de Liz. Il en va de même pour le personnage du Révérend campé par Guy Pearce, véritable monstre de cinéma quand il arbore son maquillage abondant en cicatrices, mais bien plus glaçant et terrifiant quand il en est dépourvu (voir le chapitre 3 du film). Autre exemple de répliques miroirs, c'est ce laïus déclamé par le Révérend dans son église et redit vers la fin du film, prenant alors un tout autre sens, une toute autre signification qui remet en perspective le message global film. C'est là, pour moi, la trace d'un grand metteur en scène, qui sait manier son écriture et son imagerie au service de son histoire, et tant pis s'il tord parfois le cou à la vraisemblance, ce n'est pas toujours ce qui compte le plus.

Mais le film ne serait pas totalement réussi sans un casting impeccable. Passons rapidement sur le cas de Kit Harrington, qui confirme à la fois toutes ses limites (un accent pas crédible, une tendance à jouer des personnages pas toujours très malins qui le ridiculise, des expressions faciales limitées) mais aussi une indéniable cinégénie qui captive l'oeil du spectateur. Carice van Houten est magistrale, composant un personnage à la fois attachant et agaçant, mettant en retrait son physique avantageux pour mieux imposer sa force de jeu. Et puis il y a le duo infernal campé d'une part par Guy Pearce (magnétique, intense, toujours sur le fil entre cabotinage et puissance de jeu) et Dakota Fanning, la petite fille de "La guerre des mondes" et de "Man on fire" qui a bien grandit. Là encore, intensité du jeu, justesse des émotions, la jeune actrice compose un personnage captivant, fascinant, une femme forte qui traversera l'Enfer pour vivre sa condition de femme comme elle l'entend. Son alter ego adolescente (la jeune Emilia Jones) est toute aussi impressionnante.

Et puis, difficile de ne pas parler de la musique, une superbe mélodie parfois déchirante, parfois grandiose, signée par Tom Holkenborg aka Junkie XL (les BO trépidantes et tapageuses de "Mad Max : Fury Road", "300 : naissance d'un empire" ou encore "Batman vs Superman") souvent honni et maudit par les béophiles mais qui signe ici une belle partition.

En définitive, un grand film, loin d'être aimable et accrocheur (difficile de dire qu'il s'agit d'un de mes films préférés ou bien d'un classique instantané) mais qui est surtout très dense, justifiant sans peine sa durée pouvant sembler excessive (les 2h20 passent assez vite pour peu qu'on se laisse embarquer), éprouvant, viscéral dans sa mise en scène, sachant user à bon escient de ses effets chocs ou bien des rebondissements narratifs, un film qui à coup sûr vous laissera une trace une fois les lumières revenues dans la salle.

Note : 9/10

Budget : 12 000 000 €

BO Pays-Bas : exploitation en cours aux Pays-Bas

BO Monde : exploitation en cours

BO France : sortie prévue le 22 mars mais, à mon avis, pas grand monde

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