Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Panique dans la rue (1950) d'Elia Kazan

Résumé : port de la Nouvelle-Orléans, une nuit. Quatre hommes jouent au poker et l'un d'eux, souffrant, décide de quitter la table de jeu avec en poche la coquette somme de 190 $. Seulement voilà, ce n'est pas du goût de Blackie, dangereux gangster qui lance ses deux acolytes à la poursuite du pauvre homme. Après une courte poursuite, le malheureux est coincé puis exécuté par Blackie. Son corps est ensuite jeté dans un coin du port. Le lendemain, la police le retrouve et puis c'est l'autopsie. Le légiste alerte alors ses supérieurs qui dépêchent alors le lieutenant-colonel Reed du service d'hygiène de l'armée pour un diagnostic plus approfondi. Le militaire ordonne la mise en quarantaine du corps, fait vacciner tout ceux qui ont approché le malheureux et alerte les autorités de la situation : le macchabée avait contracté la peste pulmonaire, la peste noire. Avec le capitaine Warren, ils ont 48 heures pour retrouver les criminels et ainsi juguler l'épidémie qui menace désormais toute la ville et petit à petit, l'ensemble des USA.

Critique : j'aime bien les films ayant trait à une contagion ou bien une pandémie dans le sens où ils font partie du grand ensemble des films catastrophe, pouvant parfois se voir comme des préludes à des films post-apocalyptiques et ça reste surtout des films très intéressants permettant de traiter sous un angle teinté de thriller les failles de la nature humaine. Les bases sont simples : la cupidité et l'imprudence mènent l'espèce humaine à sa propre perte. On se souvient plus particulièrement dans le genre des films comme "Alerte" de Wolfgang Petersen avec son fabuleux plan-séquence accompagnant le générique, un générique par ailleurs bien pourvu en gros noms avec Dustin Hoffman, René Russo, Morgan Freeman, Kevin Spacey, Cuba Gooding Jr et Donald Sutherland dans son rôle annuel de salaud, et puis aussi le récent "Contagion" de Steven Soderbergh qui m'avais beaucoup plu voire la série éphémère "N.I.H". Mais bien avant que le genre deviennent surtout lié au phénomène zombie ou vampire (comme les "World War Z", "Dernier train pour Busan", "Daybreakers" et toute une bande de DtV en mode copycats), il faisait partie intégrante du cinéma d'exploitation comme "Le mystère Andromède" de Robert Wise ou bien "Le pont de Cassandra" de George Pan Cosmatos et de manière plus surprenante, avec le film qui nous intéresse ici, réalisé par quelqu'un qu'on n'attendait pas forcément dans le genre, Elia Kazan.

Plus connu de nos jours pour les films qui suivront directement celui-là ("Un tramway nommé désir", "Viva Zapata", "Sur les quais" ou encore "A l'Est d'Eden") ou bien tout simplement pour avoir été l'un des rares réalisateurs à dénoncer ses petits camarades communistes durant le maccarthysme, Kazan se distinguait formellement avec ce film tourné dans des décors naturels à la Nouvelle-Orléans, dans un cadre réaliste, avec une histoire resserrée qui convenait bien à cet homme de théâtre et faisant largement appel à son sens de la débrouille. Comme le confiera le cinéaste, il fera un peu abstraction du scénario lors du tournage, le fait de tourner loin des studios lui donnant une certaine liberté pour emballer cette série B, et il n'hésitera jamais à modifier les scènes prévues en fonction des endroits qu'il dénichait, trouvant parfois ses acteurs sur le tas (comme le capitaine du bateau sur lequel se rend Reed au milieu du film, ouvrier de rue dans le civil). D'ailleurs, on retrouve au casting un certain nombre de gueules et de mecs aux visages patibulaires, marqués et expressifs. Un avant-goût du cinéma de la Nouvelle Vague qui arrivera plus tard en France et qui reviendra inspirer les cinéastes américains des années 60 qui eux-mêmes libéreront la créativité des futurs piliers du Nouvel Hollywood. Et parmi toutes ces gueules, on retrouve une des plus fameuses du cinéma qui signe là ses débuts sur grand écran.

Alors non, on ne parle pas de Richard Widmark, qui avait déjà vu sa carrière décoller quelques années auparavant avec "La ville abandonnée" de Wellman, mais bel et bien de Jack Palance. L'occasion est trop belle pour moi de brosser le portrait de cet acteur qui a marqué durablement les spectateurs de l'époque avec son faciès anguleux qui a fait le bonheur des chef op' de l'époque. Rendre la menace et la perversion à l'écran n'a jamais été aussi facile qu'avec Palance, crédité ici sous le nom de Walter Jack Palance (il le sera encore sur "Okinawa", toujours avec Widmark, et sur "L'homme des vallées perdues"). Palance sera décrit par son partenaire de jeu comme l'homme le plus impressionnant physiquement qu'il ai jamais vu. Un physique hérité de son passé de boxeur, lui, l'immigré d'origine soviétique prénommé Vladimir Ivanovich Palanhiuk (étonnant que Kazan ne l'ai pas dénoncé à l'époque) qui avait signé 15 victoires en professionnel (dont 12 KO) avant de s'engager avec l'Air Force comme pilote de bombardier, de revenir décoré de la Purple Heart puis de commencer une carrière de journaliste sportif à San Francisco. Un monstre physique qui assurera lui-même la cascade finale en grimpant sur la corde d'amarrage du bateau puisque deux cascadeurs avaient échoué à le faire. Une performance physique qui permettra à Kazan de filmer le tout au plus près de son visage durant l'effort. Mais Palance, c'était aussi un drôle de loustic sur un tournage, un type qui remplaçait les pistolets en plastique par de vraies armes avant d'assommer, pour de vrai, ses partenaires de jeu comme ce pauvre Widmark, pourtant pas un tendre non plus, lors d'une scène de poursuite. Ses yeux plissés, son visage émacié, son rictus inquiétant, Palance inspirait la peur et un éclairage expressionniste mettait en valeur ses atouts, l'acteur se révélant plutôt bon dans le film, un rôle taillé sur-mesure pour son talent, lui qui n'hésite pas à balancer les mourants dans le vide, abattre quiconque s'oppose à lui ou bien de se battre comme un chiffonnier jusqu'à son dernier souffle. Indéniablement, la révélation du film.

Ce qui m'a beaucoup plu dans le film, c'est aussi le fait d'avoir su développer une vraie relation entre les deux enquêteurs, lancés à la poursuite du virus. Il y a dans ce duo une dynamique et une façon de faire que je n'arrive plus à retrouver dans le cinéma moderne. Certains y ont vu les prémices du buddy movie et d'un certain côté, ils ont raison. Toutefois, je nuancerai ce genre de considération car si le personnage de Reed est bien développé (j'y reviendrai), celui du capitaine Warren (incarné par Paul Douglas) reste dans l'ombre. On ne verra ainsi jamais sa vie de famille, on ne le verra jamais en dehors du contexte de son travail contrairement aux autres grands films du genre comme "48 heures" ou "L'arme fatale" qui développait chacun des deux protagonistes (ou antagonistes au vu de leurs caractères). Toutefois, son caractère sera bien développé mais via ce qu'en dise les autres plutôt que par ce qu'il dit.

On comprend ainsi, à travers quelques dialogues, que c'est un homme de métier, respecté de ses hommes, compétent, plus ouvert d'esprit qu'en apparence et surtout un brillant enquêteur. Reed apprendra à le connaître et s'en ouvrira à sa femme. C'est d'ailleurs dans ces scènes entre Reed et sa femme que "Panique dans la rue" gagne ses galons de bon film car il arrive à rendre crédible et attachante la relation entre eux. La famille a des problèmes d'argent, le fiston souffre de l'absence de son père (remplacé pour les travaux par un voisin), le lieutenant-colonel dort peu et il peut compter que le soutien de sa délicieuse housewife. Et surtout, Reed n'est pas présenté comme supérieur à Warren, en tout cas, pas sur tous les plans. Dans une superbe scène, Reed débriefe sa journée avec sa femme et lui confie l'admiration pour cet homme qui n'a pas hésité à mettre sa carrière en jeu pour lui, accordant une confiance aveugle envers son partenaire. De beaux dialogues, un jeu d'acteur parfait et surtout un vrai attachement apporté aux personnages. C'est d'ailleurs une constante que je retrouve dans ces films de série B des années 50 que j'ai récemment vu à la suite, avec un grand soin dans l'écriture pour ce qui concerne les relations à la maison,  comme j'ai pu le voir dans "La trahison du Capitaine Porter" d'André de Toth, "Racket" de John Cromwell ou encore "Règlements de comptes" de Fritz Lang. On ne tombe pas dans la mièvrerie, on reste à hauteur d'homme, avec des problèmes du quotidien traités avec authenticité.

Par ailleurs, le film est techniquement une petite merveille avec par exemple ce travelling arrière fabuleux qui accompagne le meurtre du clandestin, partant en plan large avec l'homme qui se rapproche, puis ses poursuivants avant d'effectuer un petit panoramique et d'accompagner l'action et le drame qui se noue. Un plan très long, bluffant et qui nous place d'entrée de jeu au cœur de l'action. Le reste sera à l'avenant avec beaucoup de plans longs, un découpage bien rythmé et une tension qui ne retombe jamais complètement. Dans son traitement de la pandémie, le film est vraiment très bien fait et exploite à merveille son décor urbain. On est tenu en haleine jusqu'au final et l'atmosphère reste assez oppressante. Alors bien sûr, on pourra toujours trouver que le film est nanti d'un certain sous-texte un poil tendancieux (la peste qui vient envahir les USA pouvant être assimilé au communisme, la presse est muselée dans l'intérêt commun) et le fait qu'il soit signé par un cinéaste aussi ambiguë que Kazan n'y est pas forcément étranger. Du coup, libre à chacun de le voir comme une série B divertissante ou bien comme un tract maccarthyste. Perso, j'ai vu un très bon film, avec une belle séquence finale (le voisin qui vient dire à Reed qu'il devrait s'occuper un peu plus de son fils alors qu'il a le costume sale, le visage marqué par la fatigue et qu'il vient d'empêcher une grosse épidémie de peste).

 

Note : 9/10

Budget : 1 400 000 $ soit l'équivalent d'un peu plus de 14 000 000 $ en 2016

BO France : 671 481 spectateurs (196ème plus gros succès de l'année)

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article