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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Un homme est passé (1955) de John Sturges

Résumé : un matin, dans la petite ville de Black Rock. Un train arrive dans la petite bourgade perdue au milieu du désert. Pour les quelques habitants de la ville, c'est un vrai événement : le train s'arrête ! Un homme en descend et il se présente sous le nom de John J. Macreedy. Avec son costume de ville, son bras paralysé et son pas sûr, il détonne clairement. Un petit groupe d'hommes mené par Smith voit son arrivée d'un très mauvais œil, surtout qu'ils ne savent pas vraiment qui il est, ce qu'il veut et combien de temps il compte rester. En fait, le simple fait qu'il veuille se rendre à Adobe Flat suffi à le rendre dangereux aux yeux de Smith et ses comparses. Au fur et à mesure que son désir de savoir la vérité grandit, Macreedy creuse sa propre tombe, surtout que Black Rock semble coupé du monde, avec pour seule loi, celle du plus fort, celle de Smith. La confrontation semble inévitable.

 

Critique : il est des réalisateurs qui traversent les époques avec des films qui ne représentent pas tout à fait leur carrière ou leur style. De style, il fut souvent reproché à John Sturges d'en manquer au point que sa carrière est souvent résumée à une poignée de films en France comme "Les 7 mercenaires" et "La grande évasion", deux énormes succès de leur époque (on pourrait aussi rajouter "Réglements de comptes à OK Corral" et son mythique duo Burt Lancaster-Kirk Douglas). Pourtant, le réalisateur américain s'est également signalé par de nombreux autres films réussis, débutant sa carrière en signant quelques bandes de série B (ce qu'on appelle les 12-days wonders, des films shootés en 12 jours avec un budget limité, ces bandes étaient pourtant dotées de scénario de qualité, jouées par des acteurs solides qui défendaient des personnages complexes et la mise en scène étaient également très bonne). Signant essentiellement des polars et des westerns, John Sturges parvient à un mix entre ces deux genres avec son premier grand film : "Un homme est passé".

Il est des films qui sont parfois plus importants que leur simple cadre, dont l'histoire dépasse ce qu'elle raconte et qui recèlent de messages cachés qui frappent plus fort nos consciences que s'ils étaient assénés au sein d'une histoire traitant directement du problème. C'est ce que j'aime dans la série B et le cinéma de genre en général : sa capacité à traiter de problèmes graves ou importants avec un angle original, se cachant derrière une façade de divertissement afin d'amadouer le public mais qui se révèle, suivant différents degrés de lecture, subversif. Quand on y réfléchit bien, le film n'est pas qu'un simple polar et c'est ce qui lui a permis de traverser les époques, au delà de sa redoutable efficacité en tant que "simple" film. Il est d'ailleurs devenu, au fil du temps, le long-métrage le plus souvent projeté à la Maison Blanche. Carrément !

 

Le fond de l'histoire, c'est l'isolationnisme par la violence, le rejet de l'autre, le racisme. Black Rock figure tout aussi bien les Etats-Unis, avec les WASPs qui tiennent le pays sous leur coupe, leur loi du plus fort, avec une police fantoche qui ne sert que les intérêts des puissants (Smith et sa bande). Un terrible secret hante la ville qui a du mal à s'en remettre et qui ne vit même plus vraiment depuis ce regrettable incident (on peut y voir une métaphore du massacre des Indiens, le western ayant pris ce virage à peu près à cette époque avec "Bronco Apache" de Robert Aldrich par exemple, d'autres suivront comme "Soldat bleu") et vit dans une peur palpable. Coupé du reste du monde, Black Rock survit grâce à ses richesses de base et en hébergeant des cowboys qui mènent les troupeaux (même si nous ne les verrons jamais et d'ailleurs, est-ce vrai ?). Il y a au sein de la ville une contestation qui monte, une résistance à l’oppresseur qui s'organise sous l'impulsion d'un nouvel arrivant (le salut vient toujours de l'étranger). Le contexte est également important et soulève un peu le voile sur le racisme anti-japonais ayant sévi aux USA suite à l'attaque sur Pearl Harbor avec l'évocation des fameux camps dans lesquels étaient parqués les ressortissants nippons. Mais là encore, le film frappe fort car au lieu d'être un film larmoyant sur le sujet ou bien de traiter un problème dans son ensemble en prenant pour cadre la ville de Washington avec des politiciens ou des activistes, il reste à hauteur d'homme, là où on peut vraiment agir.

Le personnage de Spencer Tracy n'est pas un héros hollywoodien typique. Il est vieux, il est handicapé (le bras manchot est d'ailleurs une invention des producteurs afin d'attirer l'acteur vers le projet, sachant qu'aucun comédien digne de ce nom n'aurait refusé le défi de jouer un personnage ayant une infirmité), il réfléchit plus qu'il n'agit mais comme tous les héros, il ne se laisse pas faire. Doté d'un sens de la répartie qui fait mouche, il recèle en lui quelques trésors bien cachés que l'on découvrira au long de son séjour (le film se déroule sur une plage de 24 heures, d'où son titre original "Bad day at Black Rock") et il saura, par la seule foi en sa cause qu'il sait juste, convaincre certains des habitants à se dresser contre Smith et ses sbires. Maccreedy comprend, au terme d'une discussion avec Reno, qu'il est coupable et qu'il ne pourra pas le convaincre d'avouer la vérité, de se confronter à son acte. Il comprend qu'il ne pourra pas sauver tout le monde mais il essaiera d'en sauver le plus possible. Là encore, le film frappe juste car il n'y pas de violence gratuite, pas de victimes innocentes. Le héros est vertueux même s'il n'hésite pas à employer la violence (voir cette scène de combat tétanisante, très réaliste et plutôt bien exécutée par un Spencer Tracy mis en valeur par le découpage de Sturges et une chorégraphie précise qui laisse place à l'improvisation) mais seulement envers les mauvaises personnes.

On ne peut plus manger peinard dans ce bon vieux saloon et après une énième provocation, Trimble passe à l'acte... pour son plus grand malheur.

Le casting du film réunit quand même huit Oscars du meilleur acteur (1er ou 2nd rôle) et on assiste ainsi à une véritable démonstration dans le genre. Le tournage ne fut pas pour autant de tout repos pour Sturges, qui se retrouva parfois en butte à l'intransigeance de Tracy (2 Oscars du Meilleur acteur à l'époque) qui refusait de refaire d'autres prises (une maximum semblait être son credo, lui dont le réalisateur dira que l'on pouvait prendre même sa phase de répétition) et qui planta par exemple le réalisateur le matin du tournage de sa fameuse confrontation avec Smith (joué par Robert Ryan) car tout était bouclé à 9 heures du matin là où Sturges avait planifié une journée entière de tournage. Mais au lieu d'embrayer sur d'autres scènes, Tracy embarqua Ryan à l'écart du plateau et ce fut une fin de journée pour lui ! L'ambiance n'était pas non plus très saine entre lui et Walter Brennan (3 Oscars du Meilleur 2nd rôle à l'époque) puisque Spencer était un fervent Démocrate quand Brennan était un indécrottable Républicain (étrange d'ailleurs vu le sujet du film).

Mais bon, tout n'était pas complètement sombre de bout en bout non plus puisque Ernest Borgnine (Oscar du Meilleur acteur l'année suivante pour "Marty") était lui très respectueux de celui qu'il appelait alors Mr Tracy, l'acteur étant son idole et Borgnine étant très fier de se retrouvait là, à ses côtés. Dean Jagger (qui joue le shérif défroqué, avait lui aussi déjà un Oscar pour "Twelve O'Clock High" ) et Lee Marvin aura le sien quelques années après avec "Cat Ballou". Et le huitième me direz-vous ?

 

Et bien c'est ce bon vieux Robert Ryan, à la carrière essentiellement tournée vers le film de guerre et le polar mais qui avait véritablement percé en 1947 avec son rôle (oscarisé) de soldat antisémite dans le "Feux croisés" d'Edward Dmytryk qui me rappelle un peu ce film. Le procédé est le même (jouer avec les codes d'un genre pour parler d'un problème de société tout comme un autre grand film qu'est "L'étrange incident") et le déroulement aussi. Robert Ryan est impeccable dans ce rôle de Smith et son jeu vicieux impose à l'ensemble du film, depuis son arrivée dans la ville au volant de sa voiture orné du cadavre d'une biche jusqu'à sa confrontation finale avec Macreedy au milieu du désert, une scène nocturne qui n'a pas été tournée en nuit américaine (au contraire des plans qui la précède) et ça fait une sacrée différence.

C'est d'ailleurs l'occasion de parler de la mise en scène de Sturges qui n'a pas un style reconnaissable mais par contre, il possède une maîtrise de la forme proprement bluffante. Ses cadres sont bien composés (voir la fabuleuse scène avec les principaux antagonistes réunis au milieu de la voie ferrée, un des rares plans de sa carrière pour lequel il utilisa un story-board), son découpage est vif (malgré une durée moyenne des plans de plus de 10 secondes contre environ 3 de nos jours) et surtout, il mène sa narration avec beaucoup de savoir-faire, ménageant bien ses rebondissements et sachant se montrer spectaculaire quand il le faut, organisant une confrontation finale remarquable, assez violente et au finish brûlant.

 

Un excellent polar doublé d'un film doté d'une vraie conscience (au point qu'un des producteurs de la MGM craignait sa fabrication, le trouvant lui-même trop subversif) et qui fit son petit effet au milieu d'un Hollywood alors en proie au maccarthysme et à la chasse aux sorcières communistes, avant aussi les soulèvements populaires pour les droits civiques et l'égalité Blancs-Noirs. Un film brillamment fait en terme de fabrication, avec des acteurs au top, un scénario palpitant et une atmosphère irrespirable dans ce décor de western.

Note : 10/10

Budget : 1 271 000 $ (soit l'équivalent d'environ 11 500 000 $ en 2016)

BO France : 1 623 889 spectateurs (91ème plus gros succès de l'année)

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