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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Marcel Pagnol chez Claude Berri

Résumé : Ugolin Soubeyrand rentre du service militaire et retrouve avec bonheur sa Provence natale. Il retrouve également son Papet, dernier héritier de cette ancienne grande famille du canton et qui reporte toute son affection et ses espoirs sur son cher neveu. Dans ses bagages, Ugolin a rapporté des semences qui lui serviront à accomplir son rêves : cultiver des oeillets. Emballé par l'idée, le Papet lui propose d'acquérir une ferme voisine, détenue par un vieux fou sans héritier connu. La rencontre entre les trois hommes tournent mal et le propriétaire est tué par le Papet. Maquillant ce crime en accident, les deux Soubeyrand font profil bas quand un héritier est retrouvé par le notaire du village. Un certain Jean, fils de Florette, qui a quitté le village il y a bien longtemps pour épouser le forgeron de la ville voisine. C'est alors que le Papet et Ugolin formente un plan pour décourager cet inattendu concurrent et racheté la ferme au prix le plus bas possible. Et pour ça, ils commencent par boucher la petite source qui coule au milieu du domaine. Et quand le brave Jean débarque avec femme et enfant, Ugolin devient son ami pour mieux le trahir et contrarier ses plans avec l'aide de son machiavélique Papet... bien aidé également par une impitoyable sécheresse qui met à mal les plans de Jean.

Critique : Claude Berri fut un obstiné. Rêvant de porter à l'écran l'oeuvre de Marcel Pagnol, il harcela Jacqueline Pagnol afin qu'elle lui cède les droits de l'oeuvre de son défunt époux. L'entreprise était pourtant risquée car s'il s'était donné la peine de faire une étude de marché comme tous les costards-cravate actuels, il aurait vu que l'oeuvre de l'Académicien ne passionnait plus tellement les foules. Mais Berri n'était pas un costard-cravate, c'était un fou de cinéma, qui produisait et réalisait des oeuvres qu'il avait envie de voir. Et si sa carrière de producteur avait connu une grosse sortie de route, au point de vue financier, avec "Tess" de Roman Polanski, il restait un réalisateur populaire qui enchaînait les succès au box-office ("Le maître d'école" et surtout "Tchao Pantin" pour la décennie 80, plus de 3 millions d'entrées chacun). La veuve Pagnol, disparue en août 2016, accepta de céder les droits devant la qualité de l'adaptation de Gérard Brach mais aussi à la condition de voir Yves Montand dans le costume du Papet. L'acteur rechigna par coquetterie (le personnage était trop vieux à son goût) mais finit par se laisser convaincre par sa femme Simone Signoret. Un grand pas en avant pour un projet qui s'annonçait alors comme l'un des plus importants de la riche histoire du cinéma français.

Pour les autres rôles, Berri engagea rapidement Gérard Depardieu pour incarner le bossu Jean et pensa à Coluche pour le rôle d'Ugolin... sauf que l'humoriste, récemment césarisé grâce au "Tchao pantin" de Berri, monneya très cher sa participation, et le réalisateur recula. Il pensa alors à Jacques Villeret mais se heurta au refus du couple Montand-Signoret. Le choix final se reporta alors sur Daniel Auteuil, alors superstar grâce à quelques comédies mineures qui ont fait le bonheur des diffuseurs durant les années 90 ("Pour 100 briques, t'as plus rien", "Les sous-doués" et sa suite, "Palace", "Les hommes préfèrent les grosses"). Son principal atout, c'est d'être originaire d'Avignon et prendre le fameux accent du Sud ne devrait pas lui poser trop de problèmes. Et comme il avait déjà pu montrer une partie de son immense talent dans d'autres films (comme "Que les gros salaires lèvent le doigt"), il se révèle parfait pour le rôle. On retrouvera également la toute jeune Emmanuelle Béart dans le 2nd volet, la femme de Gérard Depardieu (Elisabeth, dans le rôle de la femme de Jean) et toute une pléiade de 2nds rôles. Le tournage s'étalera sur neuf mois, au milieu de cette Provence si chère au coeur de l'auteur d'un diptyque qu'il n'était pas parvenu à concrétiser durant les années 50 (Pagnol avait réalisé le film "Manon des Sources" en 1952, mais il trouvait que son intrigue méritait un prequel et il écrivit donc un roman en deux parties : "L'eau des collines").

Un budget pharaonique, des stars sur l'affiche, des décors fignolés, une atmosphère années 20 reconstituée de manière méticuleuse, des costumes soignés, des centaines d'arbres et des milliers de fleurs replantés, des techniciens de folie à tous les étages bref, Berri met tout ce qu'il peut dans cette adaptation de rêve qui s'affiche comme un blockbuster made in France. Et le résultat final ? 

Malgré l'épreuve du temps, les films survivent très bien. Par l'image tout d'abord, d'une beauté renversante. La lumière de ce grand technicien qu'est Bruno Nuytten sublime tout. Le soleil inonde le cadre, les couleurs sont variées et éclatantes, on ressent bien l'ambiance, l'atmosphère, la chaleur des paysages, contrastant ainsi avec les noirs desseins des personnages principaux. Les mouvements de caméra sont fluides (on retrouve d'ailleurs à ce poste Benoît Delhomme, depuis devenu un des plus grands chef opérateur du monde ), le montage, assuré par le grand Hervé De Luze et Geneviève Louveau, est un modèle de rythme et les paysages naturels sont époustouflants de beauté. Bref, d'un point de vue technique, le film est ce que le cinéma français offre de mieux et concurrence largement les grands drames US.

Mais un film, ce n'est pas que l'image. Le scénario épouse donc les grandes lignes du roman et se révélera donc sans surprise pour les lecteurs ou bien même pour le spectateur lambda qui aura tôt fait de découvrir le grand twist final. Mais l'essentiel pour moi était ailleurs. Si je me suis assez rapidement fait à l'accent du Sud (pas trop forcé chez la plupart des acteurs) et que la magie pagnolesque des dialogues opèrent fréquemment (surtout dans la première partie), le scénario m'a captivé de bout en bout. La cruauté, la sournoiserie, la pingrerie des personnages principaux ne rencontrent aucune limite. A contrario, on souffre de voir le pauvre Jean, ce grand naïf rempli de rêves, s'escrimer sur son domaine, bâtir son avenir sur ses lectures abondantes et ses statistiques, assister au délitement de sa vie de famille, tout ça fait vraiment mal au coeur mais en même temps, c'est une faiblesse narrative du film. En effet, il n'y pas vraiment d'affrontement tant le pauvre Jean n'est pas de taille. Reste que Gérard Depardieu s'avère impeccable dans le rôle, alliance de sobriété et de présence physique toujours aussi impressionnante.

Au niveau des bémols, je placerai aussi la séquence de l'orage, très puissante au niveau des dialogues et de la mise en scène mais sa répétition en atténue la portée je trouve. Par contre, le film se suit sans déplaisir tandis que la séquence finale donne furieusement envie de voir la suite.

Une suite d'ailleurs considérée comme supérieure au 1er volet mais c'est d'abord et avant tout parce que les enjeux sont plus forts, tout comme les personnages. D'autant que pour moi, les deux films ne font qu'un, leur tournage simultané (comme plus tard les trilogies du Seigneur des Anneaux et du Hobbit) leur permet d'avoir cette indispensable cohérence visuelle. Ainsi, on assiste à un film de presque quatre heures (et c'est pourquoi je traite les deux films en même temps) ce qui lui permet d'avoir cette longue introduction. La 2nde partie est donc beaucoup plus forte, plus intense, plus viscérale. La beauté virginale d'Emmanuelle Beart éclabousse donc cette "suite" en dépit d'un talent d'actrice somme toute assez discutable. Reste qu'on comprend amplement pourquoi elle fait tourner les têtes d'Ugolin (Daniel Auteuil est alors au zénith de son talent, éclaboussant de sa classe plusieurs scènes clés) et de l'instituteur (Hippolyte Girardot, un peu fade). Avec une inversion des rapports de force, les personnages s'étoffent, les failles se révèlent et les si les dialogues sont moins pétillants, ils restent d'une grande qualité. De même, la mise en scène se fait plus présente (on ne peut que féliciter le choix de ne pas mettre de voix off) comme ce passage où, après avoir épier Manon siffloter et danser nue au milieu de ses chèvres, on retrouve Ugolin chez lui avec la ritournelle de Manon qui continue en son off, pour bien marquer l'obsession chez le personnage joué par Daniel Auteuil. Un effet simple mais efficace. Tout juste je peux regretter certains effets un peu trop théâtraux (comme lors de la confrontation finale au pot d'anniversaire donné par l'instituteur). 

De même, le scénario met à nu les fissures chez César Soubeyrand, qui bénéfice de tout le talent de Montand. Le Papet vieillit à vue d'oeil dans le dernier tiers, le vieux étant encore capable de rugir, de porter une scène vers des sommets d'intensité sans jamais varier le ton de sa voix, d'hypnotiser le spectateur. De vil manipulateur, le voilà pauvre pantin du destin, placé devant ses choix et ses errances. Il parvient même à nous faire ressentir tous les tourments qui agitent ce personnage qui en devient fascinant. 

Quand aux 2nds rôles pittoresques, un acteur m'a particulièrement marqué, c'est Didier Pain. Ami de la famille Berri, l'oncle de Vanessa Paradis se voit offrir quelques scènes grandioses dans la 2nde parte, notamment quand il vient pester contre le maire après le passage de l'ingénieur (campé par Ticki Holgado) puis lors du fameux pot d'anniversaire.

Au final donc, deux films de grande qualité, formant un tout équilibré, passionnant, magnifique, parfois grandiose mais jamais grandiloquent et prouvant que, bien utilisés, les gros moyens du cinéma français permettent de produire un spectacle populaire et éxigeant. Durant les 10 années suivantes, Claude Berri creusera ce sillon avec des films tels que "Uranus", "Germinal" ou encore "Lucie Aubrac". 

Le public sera largement au rendez-vous, avec un total cumulé de plus de 14 millions de spectateurs associé à des Césars récompensant Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart plus 8 autres nominations pour la réalisation, le son, l'image, la musique, l'adaptation ou encore les affiches (oui, il existait un César de la meilleure affiche, aujourd'hui disparu et c'est bien dommage car ça mettrait en lumière cet incontournable de la vie d'un film). Le tout forme un chef d'oeuvre sublime, un exploit presque unique dans l'histoire du cinéma français et qui doit beaucoup à l'un de ses plus grands représentants : Claude Berri.

 

Note : 8/10

Budget : 110 millions de francs soit l'équivalent de 28 275 499 € en 2016

BO France "Jean de Florette" : 7 223 657 spectateurs (plus gros succès de l'année 1986)

BO France "Manon des Sources" : 6 645 177 spectateurs (2ème plus gros succès de l'année 1986)

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