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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Les nouveaux sauvages (2014) de Damian Szifron

Résumé : 6 histoires plus ou moins longues ayant pour cadre l'Argentine contemporaine. Au programme : un voyage en avion macabre, une rencontre dans un café qui tourne mal, deux automobilistes qui se chamaillent, un ingénieur qui voit sa vie basculer à cause de la fourrière de la ville, un père qui essaie d'éviter la prison à son fils et un mariage qui réserve quelques surprises.

 

Critique : le film à sketches est un exercice délicat et généralement casse-gueule. Il faut dire que ces dernières années, il a fleuri bon nombre de films du genre, réunissant à l'occasion une poignée de cinéastes prestigieux, permettant ainsi de faire une belle affiche. L'exercice étant ce qu'il est, le spectateur et le critique trouveront toujours au milieu du lot quelques motifs de satisfaction, des opus franchement géniaux, d'autres originaux et d'autres plus faibles voire ratés. Ce genre de projet ne m'attire pas vraiment et je serai plutôt du style à penser qu'il vaut parfois mieux voir chacun des courts séparément, afin de savourer ce petit exercice de style dans sa particularité, et non dans sa globalité (un truc assez moyen comparé à un autre truc exceptionnel passant juste avant ne sera pas perçu pareil et aura ainsi plus de chances d'être apprécié à sa juste valeur). Mais que se passe-t-il quand un film à sketches est signé par un seul et même auteur autour d'un même thème ?

 

Un des rares films de ce genre que j'ai vu, c'est "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe... sans jamais oser le demander" de Woody Allen et je dois dire que je n'avais pas été franchement emballé. Bon, pour ma défense, je dois dire que j'ai beaucoup de mal avec le cinéma de Woody Allen, en dépit du fait d'avoir visionné des films de différentes périodes de l'artiste. Mais là, de manière assez miraculeuse je dois dire, le film fonctionne parfaitement en tant que film et on oublie presque que l'on regarde un film à sketches. Il faut dire que le cinéaste a soigné son montage et propose un crescendo au niveau de la durée des sketches. Le premier dure à peine 5 minutes et se révèle d'abord assez drôle puis c'est l'aboutissement fracassant du final qui nous montre que l'on va regarder un truc assez méchant, parfois déstabilisant mais surtout très malin.

 

La suite n'est pas mal non plus et alterne humour noir avec des phases de thriller pour un résultat assez glaçant. Et la constante dans tout ça, c'est que Damian Szifron est un metteur en scène de grand talent. Sa force, c'est de pouvoir très fréquemment se passer de mots, et de mettre à la place des images. Un plan, une coupe, un regard, les motifs visuels sont souvent plus explicites que plusieurs lignes de dialogue. Il en faut du talent pour poser un univers, présenter ses personnages et dévoiler les enjeux en une poignée de plans. Conscient des limites de l'exercice, il propose à chaque fois un contexte différent, une histoire radicalement différente et surtout une résolution assez inattendue. A travers ces historiettes, il parle de son pays mais aussi d'une colère qui monte. Si le loser du 1er segment se venge de manière radicale, la jeune fille du 2ème segment fait face à ses propres doutes et se refuse à s'abaisser plus bas que son opposant. Le duel au coeur du 3ème marche tout autant sur un plan social avec l'opposition pauvre/riche qui va crescendo dans l'intensité. Szifron n'épargne rien à ses personnages, quitte à verser dans le burlesque et rappelle ainsi certains cartoons US des années 50 (on pense carrément à du Daffy Duck vs Bugs Bunny).

Les sketches plus longs qui composent le gros du projet sont plus intéressants mais aussi plus dérangeants. Avec le 4ème segment (celui avec Ricardo Darin), le cinéaste parle de cette colère des petites gens, ceux qui se sentent écrasés par un système injuste. Le héros est un ingénieur qui voit peu à peu sa vie s'écrouler (à l'image des bâtiments qu'il dynamite) parce qu'il s'estime victime d'une injustice. Sa quête le fera se confronter à une succession d'intermédiaires, de petits pions d'un racket organisé qui ne laisse aucune place à la contestation. Sa colère paraît tout autant légitime que démesurée. Replacée dans le contexte de l'Argentine post-crise, c'est un plaidoyer qui reste assez vibrant et particulièrement pertinent. Petit bémol, le métier du héros apparaît comme assez opportuniste et reste une ficelle scénaristique un peu grosse, justifiant son acte final.

 

On passe au 5ème segment, lui aussi assez dérangeant. Son postulat de base est tragique au possible et les choix qui se posent au héros sont légitimes mais il démontre aussi l'incroyable esprit de corruption qui règne dans ce pays (mais il gangrène tout autant d'autres pays occidentaux, de manière à peine plus masquée). Que le père veuille sauver son fils, cela est parfaitement louable mais seul un père riche peut le faire. Là encore, l'histoire évolue sur un fil et ménage plusieurs rebondissements aussi savoureux qu'incroyablement cyniques, frisant parfois la misanthropie. Il pose surtout de nombreuses questions au spectateur (qui est le plus coupable ? Le fils qui a commis un acte regrettable mais qu'il veut assumer, le père qui verse de l'argent à son employé pour endosser le rôle de l'assassin ou bien l'avocat qui tente d'extorquer plus d'argent à son employeur ?). Avec une lumière très sombre, ce huis-clos finit par étouffer et m'a vraiment retourné l'estomac alors qu'il est probablement le moins violent de tous au niveau visuel. Là encore, la preuve du formidable talent de metteur en scène du cinéaste.

Que dire du segment final ? Vous pensez que le dîner de famille au coeur de "Festen" était le plus gênant que vous ayez vu dans un film ? Attendez de voir le mariage de Romina et Ariel ! On commence donc avec la fête qui bat son plein puis peu à peu, le drame monte et quand notre brave mariée découvre que son tout nouveau mari l'a trompé avec une collègue de travail, elle pète les plombs. Après lui avoir rendu la monnaie de sa pièce avec un cuistot (le tout sur le toit du lieu de la fête), elle vire psychopathe et lui promet une vengeance au goût assez amer. Mais ça ne s'arrête pas là et la suite provoquera une gêne, une tension, un inconfort assez tétanisant. Le placement de ce film à la tout fin se justifie par le fait qu'il demeure le plus dérangeant et le plus épuisant d'un point de vue nerveux, avec un découpage plus lent (ce qui aurait fait retomber le rythme du film) et surtout, il n'offre que peu de plages de respiration. Personnellement, j'aurai eu beaucoup de mal à continuer le film après celui-là.

 

Le thème du film, c'est donc la colère, cette colère qui dévore chaque protagoniste, le tout bénéficiant d'un découpage savant, sachant varier les tons et les ambiances, tout en restant d'une cohérence visuelle de tous les instants. Les acteurs sont aussi excellents, servi par une écriture de qualité. Szifron a surtout cette faculté de faire apparaître le monstre qui sommeille en chacun de nous, rendant palpables et tangibles ces petites histoires. Il dresse surtout le portrait acide et mordant d'une société argentine sclérosée par ses inégalités, son capitalisme galopant, sa frustration. Il dresse aussi le portrait d'une société capitaliste à bout de course et qui pourrai très bien parler à n'importe quel spectateur qui n'a pas besoin de connaître la situation actuelle de ce pays. Ce n'est pas pour rien que le film sera nommé à l'Oscar du meilleur film étranger. 

 

Note : 9/10

Budget : 51 120 300 pesos argentins soit l'équivalent de 3 116 420 €

BO Argentine : 182 532 137 pesos argentins soit l'équivalent de 11 127 995 € (plus gros succès de l'année)

BO Monde : 235 825 519 pesos argentins soit l'équivalent de 14 385 672 €

BO France : 503 654 spectateurs (93ème plus gros succès de l'année)

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