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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Missing (1982) de Costa-Gavras

Résumé : 1973, le jeune américain Charles Horman revient de Viña Del Mar avec une amie. Là où il est, la dictature militaire s'est installée. Pour franchir les barrages, les papiers du capitaine Ray Tower sont bien utiles. A Santiago, les morts jonchent les rues tandis que les militaires et les policiers font régner l'ordre à coups de M-16. Charles retrouve Beth, sa femme, qui vit avec lui auprès de quelques amis expatriés. Libéraux, ces jeunes américains soutiennent le régime qui vient de tomber et son idéologie de gauche mais ils se sentent protéger par leur passeport US. Un soir, Beth se retrouve coincée dans les rues de la ville et échappe aux militaires par miracle. En retrouvant sa maison, elle découvre que Charles a disparu et que la maison a été mise à sac. Il faut alors se rendre à l'évidence, les militaires l'ont enlevé. Débarquant de New York, Ed Horfman est bien décidé à retrouver son fils, surtout que les autorités du Département des Affaires Etrangères US lui a promis tout son soutien. Mais sur place, rien n'est aussi simple ni aussi limpide que promis.

 

Critique : depuis que sa carrière internationale a décollé avec les immenses "Z" et "L'aveu", Constantin Costa-Gavras est bien évidemment très courtisé par Hollywood qui lui propose quantité de scénarios (dont celui du Parrain) pour l'attirer dans son giron. Mais le cinéaste est bien conscient des risques qu'une telle carrière peut engendrer et il choisit de prendre son temps avant de céder aux sirènes hollywoodiennes. Il trouve le sujet parfait avec le livre "The execution of Charles Horman : an American sacrifice" du journaliste Thomas Häuser, enquête autour de la disparition d'un citoyen américain peu après le coup d'état mené par le général Pinochet en 1973. Le cinéaste s'était maintes fois attaqué aux ravages de la dictature et sa fibre engagée ne pouvait pas résister à un tel appel. Toutefois, il ira bien plus loin que ça en refusant de faire apparaître la mention "Chili, septembre 1973" au début du film, arguant que la situation n'était pas réglée et que le propos du film ne devait pas se contenter d'un point géographique particulier (à cette époque, les barbouzeries de la CIA sur le continent sud-américain battaient encore leur plein). Le film se pose alors en chef de file de plusieurs autres films qui suivront sur le même sujet dans les années qui viennent : "Underfire" de Roger Spotiswoode, "Salvador" d'Oliver Stone voire "Le maître de guerre" de Clint Eastwood

Comme prévu, le lancement du film ne se fera pas sans mal pour Costa-Gavras qui arrive tout de même à imposer ses collaborateurs à plusieurs postes clés (scripte, monteur, département du son, des éclairages et de la machinerie, un directeur photo argentin, équipes de décors mexicaine, le film n'étant pas tourné au Chili bien évidemment) et pour le casting, il a une idée bien arrêtée pour jouer le rôle de Ed : Jack Lemmon. A Universal, on ne veut pas en entendre parler, l'ancienne star des années 50 et 60 étant considérée comme un acteur comique sur le déclin. Sauf que contrairement aux exécutifs du studio, Costa-Gavras se rappelle du passé glorieux de l'acteur qui compte tout de même 2 Oscars et 3 Golden Globes du meilleur acteur plus quantité d'autres nominations sur trois décennies. Le studio cède et ne le regrettera pas : l'acteur offre ici une prestation époustouflante, tout bonnement magistrale et qui lui rapportera encore quelques nominations plus la Palme d'Or du meilleur acteur.

A dire vrai, il suffit de voir chaque plan dans lesquels il apparaît pour se convaincre de ce choix payant, Lemmon bouffe l'écran de sa présence, habite chaque dialogue avec sa voix toujours audible (ce qui se perd de plus en plus avec le temps) et son regard hypnotise littéralement chaque séquence forte : son monologue vibrant face à l'ambassadeur, sa supplique au stade, son horreur face aux cadavres entassés dans les couloirs de ce même stade, son regard plein de défi face aux charlatans de l'ambassade, sa détresse après l'annonce fatidique, sa dignité à la fin. 

A côté, Sissy Spacek ne démérite pas et signe elle aussi une très belle prestation, composant un personnage de femme-enfant dans sa première partie, dévoilant peu à peu ses failles (son personnage et celui de Lemmon ne s'entendent pas très bien au début et vont peu à peu s'apprivoiser) avant de déployer tout son talent dans un dernier tiers intense. Son travail sera également récompensé par des nominations aux Oscars, aux Golden Globes et aux BAFTA.

Le travail de mise en scène de Costa-Gavras est comme toujours de très haute volée. Dès le début, on est saisi par ce plan fixe qui s'anime peu à peu, façon subtile de faire comprendre qu'il va redonner de la vie à ce mort, Charles Horman (campé par un John Shea lui aussi très impressionnant). Puis il tisse peu à peu sa toile, truffant ses plans de trouvailles comme le fait de remplir ses plans de bruits de fusillades en off, interrompant les conversations des occidentaux, instillant la peur. Il y a aussi quelques fulgurances comme ce plan absolument fabuleux sur ce cheval blanc qui traverse la ville, poursuivi par un jeep remplie de soldats furieux qui tirent dans tous les sens ou encore ce plan tragique sur un Jack Lemmon groggy qui se perd au milieu des escaliers de marbre, symbole de son désarroi. Et comment oublier ce plan tétanisant sur les cadavres entassés au-dessus des héros. L'horreur, l'insécurité, le trouble, tout est parfaitement rendu par la grâce de ces quelques trucs et son art de la mise en scène est complété par un découpage d'une telle évidence et d'une telle maîtrise que les deux heures du film coulent de manière hyper fluide. 

Au niveau du scénario, il ne fait pas d'Ed Horman un super-héros, il reste à hauteur d'homme. Ed est un Républicain convaincu, croyant en son pays, ses discours rassurants, ses intentions louables. Peu à peu, il va devenir sceptique voire carrément hostile aux représentants de l'ambassade. Mais malgré tout, malgré les menaces, malgré la tristesse, il reste digne, debout, le regard fier et le port altier comme lorsque, durement éprouvé par le discours du capitaine Tower, il se redresse légèrement et repart de l'avant, sans balancer aucune punchline en retour. L'enquête est également très bien documentée, avec une reconstitution détaillée des faits. Et c'est d'ailleurs là où le film marque des points, c'est dans sa capacité à rendre compréhensible par tout le monde cette histoire pourtant assez complexe. Chaque intervenant est bien identifié, chaque scène fait avancer l'intrigue, chaque pièce du puzzle s'imbrique de manière logique (parfois sans doute un peu trop) et sans jamais se perdre dans des palabres interminables.

Je comprends aussi que l'on puisse remettre en doute cette version de l'histoire, vu que, au début, tout est raconté à partir de notes prises dans des carnets, auprès de personnages troubles qui n'ont pas forcément intérêt à parler. Sauf que tout change quand le corps de Frank Teruggi est retrouvé. A partir de là, le mensonge est évident et l'implication de la CIA et, plus largement du président Nixon (menace pesante à travers tout le film, tout comme l'autre grand absent qu'est Pinochet), ne fait plus guère de doute. Costa-Gavras est en mission, il veut expliquer tout ça au peuple américain. Hélas, tout comme le gouvernement qui fera tout pour ralentir l'enquête (il s'avérera même que le corps de Charles, rendu 7 mois après à Ed Horman, n'était en fait même pas son corps au regard d'analyses ADN récentes), le film rencontrera à sa sortie une certaine hostilité de la part d'une certaine frange de la presse US. Et si le film enflammera certains débats, il s'imposera tout de même comme un gros succès aux USA et dans le reste du monde (la Palme d'Or à Cannes, à égalité avec "Yol", n'y sera pas étrangère), sauf au Chili bien évidemment où il sera interdit durant toute la dictature.

Mais surtout, là où le film s'impose comme un témoignage bouleversant de cette époque troublée, c'est quand on écoute certaines personnes ayant vécu cela. Le jour où j'ai revu ce film (cinéma Méliès de Montreuil, à l'occasion de sa ressortie), il y avait dans la salle des femmes ayant connu cette époque. Le témoignage le plus fort est venu d'une ancienne employée du palais présidentiel, qui habitait à 200 mètres de son lieu de travail, et qui a vu son frère être enlevé et torturé par la junte, dire avec force combien le film était en dessous de la réalité, en dépit de sa représentation exacte de la situation. L'horreur n'a pas de mots assez forts ou d'images assez puissantes pour être représentée. 

 

Note : 9/10

BO US : 16 000 000 $ soit l'équivalent d'un peu moins de 46 M$ en  2017 (44ème plus gros succès de l'année)

BO France : 1 823 040 spectateurs (21ème plus gros succès de l'année)

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