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This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

"Il était une fois en France" (2007-2012) de Fabien Nury et Sylvain Vallée

Quelques héros de cette saga : Monsieur Joseph (au centre), la fidèle Eva et le juge Legentil (droite image).

Résumé : évocation du destin hors norme de Joseph Joanovici, un orphelin d'Europe de l'Est qui a immigré en France, devenu ferrailleur puis milliardaire avant d'être collabo en 40 et d'embrasser le Résistance quelques années après. Traqué par un petit juge de Melun qui semble avoir un compte personnel à régler avec ce Monsieur Joseph, cet homme au physique ingrat s'avère être un personnage complexe, torturé et surtout très humain.

Critique : parce qu'il n'y pas que les films dans ma vie, je me suis dis qu'il était de bon ton de vous parler d'une autre de mes dévorantes passions : la BD. Art visuel s'il en est, la BD est en quelque sorte la synthèse parfaite entre le roman et le cinéma. Support propice à toutes les expérimentations, le secteur est devenu en quelques années un véritable vivier de talents et comme tous les autres biens culturels, il s'est ouvert au monde. Loin des séries d'antan qui paraissaient dans des magazines destinés à la jeunesse (Tintin, Spirou, Pilote, m>Journal de Mickey) puis à des publics plus adultes dans les années 70 (les revues (A) suivre, Metal Hurlant et bien d'autres), il est aujourd'hui victime d'une surproduction galopante (plus de 5 500 nouveautés par an sur le marché franco-belge) et d'une crise du secteur avec la réduction du prix des planches, la multiplication des projets parfois trop similaires et qui épuisent les mêmes thématiques, la concurrence étrangère (manga et comic books), vieillissement du lectorat, modèle économique trop fragile reposant sur le succès de quelques centaines de bouquins (souvent des séries anciennes vieilles de plusieurs décennies), fermetures de maisons d'édition, projets commerciaux qui sacrifient l'ambition artistique sur une rentabilité immédiate (un diptyque de 54 pages au lieu d'un one-shot de 100 pages) et j'en passe. Mais il reste quand même, et heureusement, des artistes, des vrais, des auteurs talentueux et surtout des créations qui perdurent et qui font que ce médium est un véritable art qui recèle de belles pépites.

Depuis tout petit, je lis des bandes dessinées. Dans n'importe quelle ville où j'ai habité, y compris durant ma vie d'adulte, j'ai pris un abonnement à la bibliothèque municipale et j'ai dévoré des milliers d'ouvrages. J'en achète également mais bien moins que je voudrais, faute de place. A force de lire des magazines spécialisés (notamment dBD, excellente revue mensuelle), j'ai découvert de belles pépites donc ainsi que les créateurs des ouvrages qui m'ont plu. Et depuis quelques années, je suis véritablement fan du travail de Fabien Nury, un des meilleurs conteurs actuels, tout support confondu. Nury a commencé sa carong>rière dans le domaine de la publicité mais il s'est assez vite senti à l'étroit dans ce milieu. Sa rencontre avec Xavier Dorison (un sacré scénariste également, poids lourd du secteur) lui a permis de se familiariser avec le métier et de faire ses premières armes aux côtés d'un dessinateur de grand talent : Christian Rossi (ancien collaborateur de Jean Giraud aka Moebius, qui reprendra sa série "Jim Cutlass" avant d'évoluer en solo). Le trio crée alors la série "W.E.S.T", western mêlant fantastique, grande et petite histoire avec une belle réussite pour trois diptyques allant crescendo dans la maîtrise visuelle et narrative (les planches de Rossi dans les deux derniers volumes abandonnent peu à peu l'encrage, accentuant l'atmosphère troublante de la série). Couronnée de succès, "W.E.S.T" ne connaîtra toutefois pas de suite, chacun repartant de son côté faute de bonnes histoires à raconter avec des héros bien amochés par un ultime volume traumatisant. Parmi les autres collaborations de Dorison et Nury, on a le film "Les brigades du Tigre" (grosse production française signée Jérôme Cornuau, sortit en 2006, un film au scénario solide mais parfis plombé par une mise en scène manquant de souffle et un casting pas toujours heureux) et une BD en forme de prequel avec Jean-Yves Delitte aux pinceaux puis plus récemment "Comment faire fortune en 40", dessins signés par Laurent Astier. Mais c'en volant de ses propres ailes que Nury deviendra vite un des meilleurs de sa branche.

Je n'ai pas tout lu de lui, mais très vite, il est devenu incontournable pour moi : "Le maître de Benson Gate" (dont j'attends toujours le 5ème épisode), "Je suis Légion", "Atar Gull", "Tyler Cross" (one-shot qui est depuis devenu une série), "Silas Corey" ou encore "L'or et le sang" (écrit en collaboration avec Maurin Defrance) bref, pas grand chose à jeter là-dedans. Mais son vrai chef d'oeuvre, c'est la saga qui nous intéresse à présent, celle de Joseph Joanovici, contée dans "Il était une fois en France". Un destin hors du commun, largement méconnu voire ignoré du grand public, une histoire romanesque couvrant toute la première moitié du XXème siècle (l'album va de 1905 à 1957) et qui permet de parler de nombreux sujets.

D'un point de vue narratif, la série est hyper intéressante. Dès le premier volume, Nury pose les bases de son histoire, présente une multitude de personnages, raconte la montée en puissance de ce personnage tout en dévoilant sa Némésis, son adversaire acharné : le juge Legentil. En à peine 50 pages, Nury nous accroche, nous intrigue, nous interroge, nous immerge dans ce monde qu'on croyait connaître mais qu'on n'avait jamais vraiment vu. Les dilemmes moraux de l'homme, le côté implacable de son destin, de son enfance tragique à sa chute actuelle, tout est là et pourtant, on a encore rien vu. Un album d'introduction est toujours complexe à faire car il faut réussir à captiver le lecteur sans l'ennuyer et lui donner envie de connaître la suite. Inutile de dire que c'est une chose remarquablement exécutée ici.

Par la suite, la série introduira de nombreuses figures plus ou moins connues, il relatera des événements historiques à travers le regard de ses personnages, décalant par là même le nôtre, parlera des dilemmes moraux, des recoins sombres de notre Histoire, de certaines horreurs commises par tous les protagonistes pour arriver à leurs fins bref, c'est passionnant, palpitant, extrêmement bien documenté, raconté de manière formidable et on en ressort bouleversé (je me souviens très bien du jour où j'ai fini le 6ème et dernier volume, les ultimes pages et une boule qui se forme dans le ventre et des larmes qui montent aux yeux). Bref, une réussite majeure dans cet art, couronné d'un joli succès public et d'une belle reconnaissance du milieu. Et pour réussir une telle prouesse, il faut être plusieurs et il est temps de parler du dessinateur : Sylvain Vallée.

Dessinateur français formé à Bruxelles dans la fameuse école de Saint-Luc, Vallée est recommandé à Nury par l'éditeur de "Il était une fois en France". Je ne connaissais pas vraiment ses travaux précédents et depuis, il n'a pas retrouvé une série similaire mais on peut dire que le dessinateur était fait pour ce travail. Dessinant dans un style semi-réaliste, Vallée se distinguera auprès de Nury grâce à des dessins préparatoires de Joanovici qu'il envoie au scénariste, dotant son personnage de plus d'une vingtaine d'expressions faciales ! Ce talent incroyable pour restituer les émotions sur les visages de ses protagonistes sera on ne peut plus utile et déterminant dans la réussite du projet. Le plus dur pour un dessinateur, c'est sans aucun doute de retranscrire la vie et les émotions dans les regards des personnages de papier. Vallée y parvient très bien alors qu'il s'agit juste de deux billes dans un grand blanc mais elles sont placées au millimètre près, l'effet étant accentué par son trait à la fois souple et très dur.

Le découpage général est très lisible, malgré les tartines de textes qui occupent certaines planches, les couleurs de Delf sont magnifiques et rehaussent la qualité du travail de Vallée, les décors sont très fouillés sans être surchargés, l'encrage est méticuleux mais ce qui m'a le plus épaté, ce sont les cadrages parfois très cinématographiques et certaines scènes de foule. Par exemple, dans le 2ème volume, il y a l'arrivée d'un personnage dans un hall très peuplé qui occupe la moitié de la planche. Il y a de nombreux personnages dans la case, les couleurs sont chaudes, on ressent le fourmillement de l'endroit et on est pas perdu pour autant. Un travail de composition formidable que l'on retrouvera régulièrement par la suite. Quant aux cadrages cinématographiques, il y a ces incroyables travellings qui concluent souvent les albums mais aussi certaines scènes très puissantes et qui sont de véritables chefs d'oeuvre du genre. C'est sans aucun doute ce côté cinéma qui m'a plu dans ces planches et surtout l'incroyable fluidité de l'ensemble qui brasse pourtant une bonne cinquantaine de personnages importants.

Je vais donc revenir sur la narration pour parler du travail de Nury, grand amoureux de romans noir, de polars hollywoodiens et du cinéma des 70's. Sa maîtrise de l'ellipse est tout bonnement sidérante tout comme sa capacité à brosser en à peine quelques planches une très longue période de temps, sans jamais perdre le lecteur. Tout au long des six albums, on suit les pas de Monsieur Jospeh puis de celui qui veut le faire tomber à n'importe quel prix, le petit juge de Melun comme l'appelleront de manière dédaigneuse les amis de Joanovici. Cette traque, qui occupe l'essentiel des deux derniers albums, est une merveille du genre. Questionnant notre sens moral et celui de la Justice, Nury nous plonge dans les affres de l'après-guerre, cette période trouble où le héros peut prendre les traits d'un assassin, d'un trafiquant, d'un profiteur qui a suivi le vent pour survivre, qui a commis quelques actes héroïques certes mais qui a fait fortune au détriment des autres, sacrifiant parfois plus de vies qu'il n'en sauve. Bien sûr, tout n'est pas forcément vrai et l'auteur l'assume parfaitement mais en tant que telle, ça se tient. Les personnages évoluent selon leur propre logique et les blancs que Nury a comblés le sont de manière presque invisible, tant et si bien qu'il est difficile de déterminer où s'arrête l'Histoire et où commence la fiction. L'auteur l'assumera totalement et il s'est refusé à signaler par des petits astérisques ce qui était vrai ou pas. Il n'est pas pour donner des leçons, il est là pour raconter une histoire et il le fait parfaitement bien.

Une histoire terrible, révoltante, une histoire de notre pays qui soulève des questions et des remous mais qui est nécessaire. Fortement imprégné par la culture et la philosophie US, Nury regarde son Histoire en face et ça fait plaisir. Pas de culpabilité, pas de repentir, pas de fausse condescendance avec ses personnages, pas de manichéismes, pas de leçons de morale. Bien sûr, il y a des salauds et des ordures, parfois dépeintes avec violence mais il y a aussi des moments marquants comme l'exécution de Lafont, le chef de la Gestapo française de la rue Lauriston et son discours face à ses juges, deux résistants qui chantent la Marseillaise en creusant leur propre tombe, l'interrogatoire de la mère Scaffa ou bien un dernier volume bouleversant mais il y aussi bien d'autres choses à trouver dans cette BD qui vous marquera probablement pour longtemps. Et surtout, il y a ce passage où le juge discute avec un agent de la DST sur un toit d'immeuble et durant cet échange, l'agent lui confie que Joanovici n'est qu'un nom parmi 35 000 autres dossiers du même genre, des gens qui ont profité de la guerre pour s'enrichir, voler, piller, tuer, sacrifier des innocents. Et si toutes ces histoires sont au moins aussi passionnantes et terriblement cruelles que celle-ci, alors ça donne carrément le vertige.

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