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This is my movies

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Critiques de films, dossiers, box-office.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Résumé : Stretch et ses hommes arrivent dans une petite ville de l'Ouest américain. Après avoir mis pied à terre et s'être rafraîchit au saloon, Stretch et son ami Dude se dirigent vers la banque et la braquent sans effusion de sang. Le groupe se rejoint à la sortie de la ville et s'enfuit. Malheureusement pour eux, un peloton de cavalerie les prend en chasse et au bout d'une intense poursuite, les six survivants du groupe se lancent dans une traversée éprouvante d'un désert de sel sans fin. Les tensions sont vives au sein du groupe, à peine apaisé par le partage du butin qui devient bientôt moins crucial que celui de l'eau. Au bout de cette traversée, Stretch et son groupe arrivent dans une ville : Yellow Sky, une petite bourgade qui se révèle être une ville fantôme, un vestige de la ruée vers l'or. Sauf que la ville n'est pas aussi abandonnée qu'en apparence et qu'un ancien prospecteur réside toujours là avec sa fille, la très attirante Constance dite "Mike".

Critique : ce qu'il y a de bien à se tourner vers le cinéma du passé, c'est qu'on a beau connaître tous les gros noms du cinéma hollywoodien de l'âge d'or, il reste toujours quelques cinéastes oubliés à découvrir, des artisans appliqués qui n'ont jamais été portés aux nues par la critique et qui, pourtant, ont su se bâtir une filmographie intéressante, protéiforme, parfois surprenante et remplie de produits de commande mais qui se distinguent régulièrement par un style souvent visuel, une exigence qui confine au génie quand bien même les films ne sont pas toujours à la hauteur de leur talent. Pour ma part, j'ai découvert William Wellman en lisant un livre sur une de mes idoles, Clint Eastwood. Dans ce bouquin, l'acteur-réalisateur citait régulièrement "L'étrange incident" comme étant fondamental pour lui et combien Wellman avait su tordre les règles du western pour faire de ce film un chef d'oeuvre tout court. Depuis, j'ai vu ce film bien évidemment et je ne cesse de découvrir la filmo de ce réalisateur méconnu. Et comme il a souvent exercé dans un de mes genres préférés (le western en l’occurrence), je croise assez régulièrement ce réalisateur qui est, depuis, devenu une référence pour moi.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Ancien pilote durant la Première Guerre Mondiale au sein de la fameuse escadrille Lafayette (au cœur du film "Flyboys" avec James Franco, un film de guerre mineur malgré quelques bonnes idées mais desservis par une dramaturgie un peu plate et une mise en scène médiocre) et qui lui vaudra le surnom de Wild Bill. Wellman devient célèbre en signant "L'ennemi public" avec James Cagney et qui marquera l'entrée fracassante du cinéma de gangsters à Hollywood ("Scarface" d'Howard Hawks débarquera l'année suivante) et il remportera l'Oscar du meilleur scénario en 1938 pour "Une étoile est née". Par la suite, il variera les genres et je ne fais qu'effleurer sa longue et riche carrière jusqu'à présent. Avec "La ville abandonnée", il retrouve le scénariste de "L'étrange incident", le très humaniste Lamar Trotti qui signe encore une fois un scénario brillant. C'est d'ailleurs une constante dans les films que j'ai vu signés par ce cinéaste, une constante qui se recoupe avec d'autres.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Parlons du scénario donc qui porte immanquablement la patte de Trotti et qui, encore une fois, propose de jouer avec les codes du genre qu'il investit. Le western est un genre protéiforme qui permet toutes les audaces à partir du moment où on en maîtrise les codes et qu'on sait en jouer avec intelligence, déférence et malice. Dans ma vie, j'en ai vu un bon paquet mais je dois dire que plusieurs des scènes du film m'ont surprises. Il y a tout d'abord l'arrivée du gang et la scène du saloon et surtout cet incroyable scène de braquage, une des plus surprenantes que j'ai vu : Peck et Widmark entrent dans la banque, tranquilles et calmes, puis ils sortent leurs revolvers et demandent à tout le monde de lever les mains en l'air. Sans éclat de voix, le braquage s'opère et ils quittent la ville. Après, Trotti développera les relations entre les différents membres du gang, les caractérisant petit à petit et faisant évoluer la psychologie de certains tout au long du film.

Le personnage féminin est également remarquablement décrit avec une première confrontation entre la belle et le gangster joué par Peck d'une folle originalité : alors qu'il s'empare de l'arme qu'elle braquait sur lui selon le bon vieux cliché du genre, Anne Baxter réplique par un coup de poing en plein visage de Peck qui sonne ce dernier mais aussi le spectateur ! Et si le couple se formera bel et bien selon les conventions, Trotti ne fait pas du personnage de Baxter une fille facile mais plutôt une femme forte qui influence, en bien, le comportement du bandit. Encore une fois, sa fibre humaniste transparaît tandis que les rebondissements de l'histoire s'enchaînent. Du divertissement donc mais qui ne s'interdit pas l'intelligence du propos, tout ce que j'aime.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Ensuite, Wellman a toujours été un bon directeur d'acteurs et ce fait n'a guère été souligné. Gregory Peck était déjà une star à l'époque grâce au succès colossal de "Duel au soleil" mais Wellman lui offre un rôle plus complexe dans ce film et l'acteur joue brillamment de son charme viril. Son regard perçant est mis en valeur sans oublier sa voix très particulière et le personnage évolue sans cesse. En face, Richard Widmark est lui aussi impeccable et compose un personnage troublant avec son talent habituel. Sa présence inquiétante, sa capacité à suggérer à partir de presque rien, sa silhouette presque effacée qui hante le cadre malgré tout et les petits tics dont il affuble ses personnages bref, c'est un régal et Wellman le met bien en valeur. Quand à Anne Baxter, que je connaissais pas du tout, j'ai découvert une actrice à la sensibilité et à la sensualité assez inouïe en dépit de tenues à la garçonne. Mais elle arrive à rendre palpable certains sentiments complexes chez ce personnage de femme qui ne se laisse pas faire tout en suivant le chemin de son cœur. Ce trio est particulièrement bien mis en valeur par des seconds rôles un peu en retrait donc mais qui chacun effectue le job avec sérieux et application.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Et donc, si Wellman est un cinéaste qui me plaît tant, c'est parce que c'est un metteur en scène brillant, au style visuel affirmé. Pourtant, il n'y a rien chez lui qui ne sorte de l'ordinaire : son découpage, ses mouvements de caméra, ses cadrages, ne sont pas plus géniaux que d'autres mais quand on regarde bien certains passages, on voit une exigence de tous les instants et certains cadres épatent par leur simplicité qui révèle en creux une grande beauté. Il y a tout d'abord ce plan formidable au saloon avec les verres qui sont passés de main en main avec un dynamisme formidable. Ensuite, il y a cette charge de cavalerie qui est filmée de manière magistrale en à peine trois plans et qui se révèle une des mieux filmées que j'ai vu jusqu'à présent. Ensuite, je retiendrai ce plan somptueux sur les hommes qui déterrent l'or du prospecteur dans la mine, avec ces silhouettes qui se dessinent dans un clair-obscur magistral sans oublier ces rais de lumière au fond (j'adore les effets de rais de lumière) et un cadrage juste parfait. C'est cette simplicité qui frappe, cette façon de dépouiller le cadre pour en sortir la quintessence de la puissance de l'image. Et pour finir, il y a surtout ce plan fabuleux dans lequel on voit le personnage de Peck à travers le canon d'Anne Baxter, un plan que l'on retrouvera quelques années plus tard dans le fabuleux "Quarante tueurs" de Samuel Fuller (un autre de mes cinéastes favoris) et qui sera repris encore plus tard dans tous les génériques de James Bond. Bref, la mise en scène du film est une splendeur et un ravissement pour les yeux.

La ville abandonnée (1948) de William Wellman

Un autre point que j'aime bien dans ce vieux cinéma, c'est ce jeu sur le hors-champ, les audaces parfois pour jouer avec la censure qui sévissait à l'époque avec la commission Hays. Ces audaces ne parleront sans doute pas aux nouvelles générations, habituées aux éclats ostentatoires de violence, de sexe et d'effets spéciaux toujours plus sophistiqués et spectaculaires mais Wellman joue avec nos sens via certains éclairages ou des cadrages plus audacieux. Surtout, il surprend encore en ne montrant pas le duel final et en préférant rester dehors. Le son devient alors vital pour le spectateur et quand Anne Baxter découvre le carnage, la violence reste presque pudique et nous identifions les cadavres via quelques petits détails.

Au final, un western qui recèle de véritables trésors, annonçant même un autre chef d'oeuvre sur la soif destructrice de l'Homme pour l'or (le sublime et indispensable "Trésor de la Sierra Madre" du grand John Huston) et puis il y a surtout cette traversée du désert de sel, un passage long et éprouvant avec des maquillages bluffants sur des acteurs visiblement exténués, marqués par la soif et la chaleur écrasante sans oublier quelques lignes de dialogues épatantes. Bref, un must.

Note : 9/10

BO France : 1 372 460 spectateurs (110ème plus gros succès de l'année).

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