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This is my movies

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Critiques de films, dossiers, box-office.

Section spéciale (1975) de Costa-Gavras

Résumé : août 1941. Depuis près d'un an, la France a capitulé devant l'Allemagne Nazie et le siège du gouvernement de la France Libre, dirigée par le maréchal Pétain, est situé à Vichy. Mais toute la France ne reconnaît pas le gouvernement officiel, pantin de l'administration allemande. Un petit groupe de résistants décide alors de frapper un grand coup en s'en prenant aux soldats allemands dans la capitale. Le leader de ce groupe commet alors un attentat en tuant par derrière un officier de la Marine allemande à la station Barbès-Rochechouart. L'armée allemande exige alors du gouvernement de Vichy le jugement et la condamnation de 6 résistants. Le ministre de l'Intérieur demande alors la rédaction de cette loi et mandate le Garde des Sceaux pour constituer un tribunal, une Section Spéciale, qui se chargera de cette tâche.

Critique : Costa-Gavras fait partie des cinéastes essentiels de l'histoire de son art. Né en Grèce, arrivé en France à l'âge de 19 ans pour fuir la dictature naissante dans son pays natal, il deviendra l'assistant de plusieurs grands cinéastes (René Clément, Jean Becker, Henri Verneuil) avant de passer à la réalisation en 1965. C'est avec "Z" qu'il obtient son 1er gros succès et ce film lui permettra d'embrayer sur une vague de films centrés sur des sujets politiquement très engagés. Bien évidemment, Costa-Gavras n'est pas considéré comme un grand cinéaste uniquement parce qu'il s'attaque à des sujets difficiles mais c'est d'abord et avant tout sa maîtrise de la mise en scène qui le place dans cette catégorie. Avec "Section spéciale", il s'attaque tout simplement à un secret d'Etat révélé dans un livre d'Hervé Villeré : "L'affaire de la section spéciale" paru en 1973. Cette année là, le cinéaste vient de sortir "Etat de siège", 3ème collaboration consécutive avec Yves Montand dans lequel il campe un agent de la CIA attrapé par des révolutionnaires alors qu'il était en train de former les troupes gouvernementales à lutter contre ces derniers. Bien sûr, voir le cinéaste s'emparer d'un sujet aussi brûlant n'est pas forcément bon signe pour les autorités et d'ailleurs, l'affiche du film annonce clairement la couleur : ça ne sera pas beau à voir ni à entendre.

Quand je dis ça, n'y voyez aucune atteinte envers la qualité de l'image ou encore des dialogues. Ces différents aspects font encore autorité aujourd'hui et de nombreux cinéastes qui se plient à l'exercice de nos jours sont incapables d'atteindre de tels standards de qualité. Bien sûr, le film dénonce avec virulence les abus de ces hommes mais il évite tout discours moralisateur pesant : il montre les faits, tels qu'ils se sont déroulés la plupart du temps (le scénario se base sur les archives, non pas françaises puisque l'accès lui a été refusé, mais sur celles d'Allemagne de l'Ouest, le film étant également le fruit d'une co-production franco-italo-allemande) et il nous montre le contexte avec autant de fidélité que possible. C'est d'ailleurs un vrai tour de force scénaristique car le début du film aurait pu verser dans le lourdingue car il lui faut présenter en peu de temps de nombreux personnages. Pour cela, Costa-Gavras fait vite et les personnages s'appellent d'abord par leur titre et très peu par leur prénom. Ensuite, il masque la figure du maréchal, qui n'apparaît que via sa voix ou bien ses bras, ce dernier intervenant à des rares occasions lors des débats, généralement en tapant de la pointe de son crayon sur la table histoire de marquer son mécontentement et son impatience. Les scènes s'enchaînent de manière rythmée et fluide, chaque étape nous est présentée la manière la plus directe possible et on assiste à un défilé de 2nds rôles tout bonnement ahurissant tandis que la machine judiciaire s'emballe.

Dès lors, je me posais la question : ce film est-il anti-français ? Peut-on faire un film qui questionne les événements les plus sombres de notre histoire sans verser dans le sentiment de honte ? De honte, il n'en est point question. Au bout d'un moment, j'ai fini par réaliser la chose suivante. Costa-Gavras ne pointe pas du doigt le peuple français, il montre comment les institutions représentant la France ont fini par se dévoyer et jeter l’opprobre sur le pays en reniant les fondements de leurs fonctions. A aucun moment les allemands ne demandent l’exécution de 50 innocents, argument qui servira au Ministre de l'Intérieur et à ses sbires pour convaincre les réfractaires (on montera même à 100, les magistrats et les notables étant tout aussi passibles de subir ce sort funeste). D'ailleurs, une scène montre même les officiels allemands être choqués par les velléités françaises de rendre publiques les exécutions sur la place de la Concorde. Peu à peu, l'hystérie collective pousse les hommes de loi à faire l'impasse sur leurs principes moraux et à faire condamner des innocents pour apaiser la colère des Allemands. Mais alors me direz-vous, que devait faire le gouvernement d'alors ? Laisser faire, sachant qu'au terme de l'Occupation, de nombreux innocents seront effectivement pris au hasard et exécutés sommairement ? Après tout, la Gestapo était déjà très active et la Justice française aurait sans doute dû se contenter de juger, au pire du pire, les auteurs de l'attentat arrêtés par la police allemande. Mais là, on assiste quand même à quelque chose de bien plus révoltant, qui flanque régulièrement la nausée. Si certains d'entre eux auront le courage de s'offusquer en amont (voir le personnage incarné par Michel Galabru dans la vidéo plus bas), d'autres essaieront de faire bouger les choses de l'intérieur (le personnage incarné par l'immense Jean Bouise, absolument éblouissant dans un rôle taillé sur mesure pour son talent unique) mais la plupart des magistrats impliqués feront preuve d'un zèle plus que dérangeant.

D'abord, la mise en scène qui montre comment on peut intimider et mettre mal à l'aise un homme (on lui présente divers messieurs aux titres pompeux, on lui montre où s'asseoir de préférence après qu'il ai choisit son fauteuil et on reste au-dessus de lui pour lui parler), après, la qualité de l'interprétation de Michel Galabru et enfin, le brio de dialogues qui résument tout en quelques phrases. Du très grand art !

Costa-Gavras se place aussi du côté des résistants, des militants communistes qui essaient maladroitement de justifier leurs actes terroristes et qui se retrouvent confrontés à la dure réalité de prendre la vie d'un homme. Toutefois, on ne les retrouvera plus à la suite de leur crime, nous n'assisterons pas à leur crise de conscience face aux conséquences dramatiques déclenchées. C'est un peu dommage selon moi car le film aurait pris alors une toute autre dimension et de manière générale, le scénario colle à la salle de prétoire et aux confrontations entre les accusés et les juges. Quant à la scène de l'attentat, elle démontre d'une part tout le savoir-faire technique du réalisateur. Pas d'emphase avec l'acte, montré sans fard et au ralenti, pour bien signifier la suspension du temps et le son absent qui revient petit à petit, comme une déflagration suivi du silence du mort et, enfin, le retour de flamme, le ressac. La sortie des deux résistants de la bouche du métro démontre le sens du cadre et de la mise en scène de son auteur avec beaucoup d'éclat. Ensuite, Costa-Gavras donnera du rythme à son film par un mouvement incessant, aussi bien dans le cadre que via des travellings virtuoses. Enfin, son travail sur le son et le montage s'avère parfois déstabilisant, la musique envahissant souvent les plages de dialogues ou bien certaines conversations étant soudain interrompues par un personnage secondaire qui déplace l'intrigue ailleurs, dans les recoins sombres du cadre. On se rend ainsi compte que le plus important ne se décide pas forcément dans les faces à faces mais ailleurs, dans les chuchotements échangés entre deux portes.

Et puis viennent ensuite les scènes de prétoires, des morceaux de bravoure dialogués avec brio, joué par des acteurs convaincants et qui se sont emparés de leurs rôles avec beaucoup de force. Je pense notamment à Jacques Rispal, qui incarne un immigré polonais condamné à mort pour un délit mineur ou bien à Yves Robert, gentil garnement qui a commis de nombreuses bêtises durant une jeunesse turbulente et qui se retrouve là presque par hasard, condamné par un passé lointain. Et que dire de Bruno Crémer, tout simplement génial en ancien journaliste qui coupe court à sa parodie de jugement et qui retourne le tribunal (voir plus haut), provoquant la colère de son juge, le grand Claude Piéplu qui régale lui aussi en juge arriviste, prêt à tout pour obtenir une promotion et plaire à sa jeune épouse. Le ton est acide, mordant, dérangeant, questionnant sans cesse notre sens morale et notre conception de la Justice. Les Français ne sont pas tous des salauds qui ont collaborés et tous ne furent pas non plus des résistants qui ont opposé une farouche opposition à l'ennemi mais ceux censés les représentés ont dévoyé les institutions qu'ils étaient censés servir, et ce à leur seul profit, et c'est définitivement ce qui révulse le plus Costa-Gavras et son scénariste Jorge Semprun. Le spectateur assiste lui, impuissant et horrifié, à ce triste spectacle qui ne comporte aucun happy end. Voilà un film grave, implacable, tendu et étouffant sur une page sombre de notre histoire mais qui nous montre aussi que certains ont osé dire "non". Les dialogues sont magistraux, les acteurs se sont mis au service de leurs personnages et la mise en scène est brillante. Un grand film politique, intelligent et remarquable, qui ne vous laissera guère indifférent.

Note : 9/10

BO France : 814 048 spectateurs (52ème plus gros succès de l'année).

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