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This is my movies

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Critiques de films, dossiers, box-office.

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

Résumé : 1932, aux USA. C'est la Grande Dépression et pour espérer s'en sortir, les nombreux chômeurs du pays n'hésitent pas à écumer les différentes compétitions sportives du pays et l'un des spectacles les plus courus est le marathon de danse. Le principe : des couples de danseurs vont se mouvoir toute la journée jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un debout et qui repartira avec la somme de 1 500 $. Jeune garçon rêvant de devenir réalisateur, Robert vient là par hasard et il fait la rencontre de la jeune Gloria. Jeune femme au caractère bien trempé, elle s'inscrit au concours mais son partenaire ne peut y participer car il est malade et il est refoulé par les organisateurs. Robert devient donc son partenaire et la compétition commence, avec de nombreux autres couples qui essaient de décrocher le pactole. Les heures défilent puis bientôt les jours et les semaines. Malgré l'épuisement, malgré les coups du sort, malgré une compétition harassante, Gloria et Robert sont là mais pour combien de temps encore ?

Critique : l'année 1969 est une année charnière aussi bien dans l'histoire du cinéma que dans l'histoire du monde et plus particulièrement aux USA. A l'époque, les boys de l'Oncle Sam sont englués dans le conflit vietnamien depuis plusieurs années mais l'opinion publique s'insurge de plus en plus contre cette guerre inique et infinie qui décime aussi bien la population civile de ce petit pays de l'Asie du Sud-Est que la jeunesse US. Les manifestations se multiplient à travers le pays et ce n'est pas l'élection de Richard Nixon qui va changer la donne, quand bien même le politicien n'est pas encore honni par l'opinion publique.

Au cinéma, le système des studios s'est fissuré puis écroulé depuis quelques années et de nouveaux cinéastes ont commencé à émerger, formant peu à peu la bande des movie brats. En 1967, "Le point de non-retour" a marqué une première évolution vers un cinéma plus libre, tourné dans les rues et faisant fi des diktats des studios sous l'impulsion des différentes stars. "Bonnie & Clyde" d'Arthur Penn, très influencé par la Nouvelle Vague française, a lui aussi fait entrer le cinéma hollywoodien dans une autre ère. Les films étant des succès, une certaine mode va s'embrayer et toute une nouvelle génération de cinéastes en profitera pour expérimenter de nouvelles formes narratives tout en intégrant une contestation très appuyée dans leurs films.

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

Le roman original d'Horace McCoy ne s'était pas très bien vendu à sa parution et toute sa carrière, ce scénariste hollywoodien romancier à ses heures (et inversement) n'a pas connu un immense succès (il mourut dans l'indifférence quasi-générale en 1955). C'est un peu plus tard que son oeuvre, presque entièrement tournée vers la dénonciation de la corruption qui sévit au sommet des institutions du pays (locales essentiellement, métaphores évidentes des institutions fédérales et nationales), fût redécouverte. Son esprit contestataire, avant-gardiste à l'époque, était cette fois reçu bien plus favorablement. L'histoire se déroule donc, comme dans le roman, à l'époque de la Grande Dépression, une période déjà portée à l'écran via notamment les œuvres de John Steinbeck comme "Les raisins de la colère" ou "Des souris et des hommes". Une période sombre de l'histoire des USA, avec une extrême pauvreté, un chômage qui touchait un quart de la population et des centaines de milliers de familles sur les routes. Cette période est également propice aux divertissements les plus extrêmes, les êtres humains étant bien souvent réduits à accepter le pire pour une poignée de dollars. Les marathons de danse existaient avant la Grande Dépression et ils ont continués après. Mais durant cette période, ce "spectacle" prend une toute autre tournure et attire à lui de nombreuses personnes qui n'auraient sans doute jamais eu envie d'y participer sans y être contraint par une situation personnelle intenable.

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

Sydney Pollack filme tout d'abord cette longue enfilade de personnes qui s'inscrivent pour le concours. Bien sûr, les organisateurs refusent d'entrée de jeu les participants un peu trop malades ou souffrants, ceci dans le but évident d'éviter un décès et un éventuel procès voire tout simplement un scandale qui obligerait le promoteur à mettre la clé sous la porte. Les règles du jeu sont expliquées et nous voilà partit pour un long défilé de couples qui se dandinent, rythmés par une pause de 10 minutes toutes les deux heures afin de se reposer voire de se laver. Les candidats peuvent également se restaurer avec un buffet qui arrive de temps en temps. Bien sûr, nos pauvres bougres ne se font pas prier et se ruent littéralement dessus, dévorant, engloutissant, mâchant à peine ce qui se présente sous leurs yeux. Une horloge tient le compte des heures et du nombre de couples restants sur la piste. Quand au public, car oui, il y en a, il paie l'entrée cinq cents, se voit nourrit à l’œil lui aussi et assiste bien peinard à se show pas comme les autres. Poussés par le désespoir, les couples dansent durant des heures entières, repoussant leurs limites, tenant le coup durant des jours et des semaines, poussés par l’appât du gain et l'espoir d'une vie meilleure. Ils peuvent aussi se voir sponsoriser par des membres du public. Avec un pull grossièrement customisé, ils deviennent des panneaux vivants en échange d'une maigre compensation financière. Les pieds souffrent, les corps sont poussés à la rupture, les âmes deviennent tourmentées tandis que l'espoir fluctue, diminuant face aux embûches et renaissant dès qu'un couple quitte la piste. Un bien triste spectacle, qui tord les boyaux du spectateur du film (et du lecteur du livre) tout en nous faisant réfléchir sur nos conditions de vie. Qu'est-on prêt à faire par désespoir ? Jusqu'où peut-on repousser les limites de notre corps ? Jusqu'où peut aller l'exploitation de la détresse des autres ?

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

Bien sûr, je trouve que le film a de nombreuses résonances avec notre époque actuelle, preuve qu'un propos datant de 1935, traitant d'un sujet situé en 1932, tourné en 1969 et visionné en 2016 dispose bel et bien d'une portée universelle. Déjà parce que l'homme a et sera toujours un loup pour l'homme et ensuite parce qu'encore aujourd'hui on retrouve ce genre de spectacles, sous une forme radicalement différente avec la télé-réalité notamment et sa cohorte d'anonymes prêt à faire n'importe quoi dans le but de gagner de l'argent et devenir célèbre. Si ce qui pousse les candidats est bien différent (survivre ou être célèbre), les moyens eux diffèrent peu. Adapté par James Poe et Robert Thompson, l'histoire diffère assez peu du roman original si ce n'est que l'intrigue a bien sûr été ramassée, se centrant plus sur le couple incarné par Jane Fonda et Michael Sarazin mais aussi sur le promoteur du show, Rocky, incarné avec brio par Gig Young. L'acteur sera d'ailleurs récompensé d'un Oscar du meilleur 2nd rôle en 1970 tandis que le film sera nommé à huit autres reprises dans diverses catégories mais pas dans la plus prestigieuse, à savoir meilleur film. Quand à Jane Fonda, elle incarne avec beaucoup de talent et de magnétisme cette femme forte, au caractère affirmé et aux répliques cinglantes qui n'hésite pas à envoyer bouler son interlocuteur et qui clame haut et fort son indépendance, sexuelle et philosophique. Un personnage en phase avec son époque donc, donnant ainsi encore plus de poids au film qui trouvera un écho favorable parmi la jeunesse du pays. Car si aujourd'hui, on peut trouver que le film développe quelques similitudes avec notre monde moderne, il entretient également un lien très fort avec son époque, le refus des personnages principaux de se laisser asservir par le système ou bien leur réaction face à une nouvelle désillusion qui provoque le basculement final peut très bien être interpréter comme celle d'un jeune des années 60 face à la volonté de son gouvernement de l'envoyer se faire tuer au Viêtnam. Vaut-il mieux vivre libre et décider de sa mort plutôt que de vivre misérablement sous le joug d'une autorité corrompue ?

Le film nous pousse sans cesse à nous questionner, à nous interroger sur ce que l'on voit, au fur et à mesure que les rouages cachés de ce triste spectacle nous sont dévoilés. Si au début, on peut se laisser prendre au jeu, d'essayer de deviner qui va gagner le concours, quel personnage va craquer, on en a très vite plus rien à faire et on attend qu'une chose : que le calvaire se termine. Le film n'est pas ennuyeux, non, jamais, bien au contraire. A la fin des années 60 et durant les années 70, le but n'est pas de faire un cinéma ludique, qui joue avec le spectateur et flatte son ego mais bel et bien d'éveiller les consciences, de faire travailler son cerveau tout en triturant ses tripes. Ainsi, on présente les différents couples avec la star sur le retour qui espère être repérée par un célèbre réalisateur (en l'occurrence ici, Mervyn LeRoy qui va débarquer mais bien sûr, pas pour ça), le marin vieillissant qui veut épater la galerie, le couple dont la femme est enceinte (on retrouve dans ce rôle Bonnie Bedelia, future Mme McClane dans "Die hard" 1 & 2 et son mari est joué par Bruce Dern, encore une fois brillant et inquiétant avec son faciès allongé dans un rôle d'homme sur le fil du rasoir) et de nombreux figurants. La narration du film est également marquée par son utilisation des flash-forwards, qui ne prennent sens qu'à la fin du film, un procédé courant aujourd'hui mais peu voire pas utilisé à l'époque.

On achève bien les chevaux (1969) de Sidney Pollack

Au rayon mise en scène, Sidney Pollack, qui en est alors au début de sa carrière, est incroyablement inspiré. Comme la plupart des cinéastes, il a eu tendance à épurer son style, devenant peu à peu un cinéaste classique, à la mise en scène presque invisible voire sans personnalité. Mais là, il n'hésite pas à faire des cadres cassés, multiplier les points de vue et surtout, il signe des séquences de courses immersives. Le cinéaste a d'ailleurs filmé la plupart des plans lui-même en se juchant sur des rollers et en suivant les mouvements des acteurs, signant des vues subjectives bluffantes, rendant le chaos palpable. Les éclairages sont également parfaitement rendues et le film conserve un look assez particulier, avec son image un peu sale, rendant là aussi avec beaucoup de force la crasse ambiante. Quand aux acteurs, ils sont très bons et assez attachants dans des rôles pourtant peu évidents.

Un très bon film, qui vous laisse un peu sonné à la fin, qui bénéficie d'un grand soin aussi bien au niveau des dialogues, de l'histoire, de la mise en scène ou bien du jeu d'acteur. Un choc, un vrai et qui nous hante encore longtemps après son visionnage.

Note : 9/10

BO France : 581 318 spectateurs (61ème plus gros succès de l'année)

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