Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
This is my movies

This is my movies

Critiques de films, dossiers, box-office.

Légitime violence (1977) de John Flynn

Résumé : le major Charles Rane rentre au pays, après 7 ans de captivité. C'est avec un peu d'appréhension que lui et quelques autres retrouvent leur ville d'origine, au coeur du Texas. Son ancien compagnon de captivité Johnny Vohden craint le retour au pays, le regard des gens et la vie civile avec sa famille. De son côté, Rane est confiant et il fait bonne figure en retrouvant sa femme et son fils, qu'il a quitté à l'âge de 18 mois. La ville les accueille en héros et Rane enchaîne bientôt les festivités. Le plus dur combat se déroule toutefois à la maison, entre les souvenirs pesant et surtout un mariage qui vole en éclats. Durant sa captivité, Mme Rane a commencé à fréquenter un autre homme, un policier de la ville nommé Cliff, et elle veut demander le divorce tout en gardant son fils auprès d'elle. Charles essaie de retrouver le goût de vivre jusqu'au jour où, en rentrant chez lui, il est attaqué par un groupe de voleurs qui veulent mettre la main sur son pactole : 2 555 dollars en pièces d'argent (une pour chaque jour de captivité), don du maire de la ville. Rane résiste à la torture mais pour rien vu que son fils, voulant sauver son père, donne la précieuse boîte aux malfrats. Ces derniers exécutent alors les occupants de la maison. Hélas pour eux, le major Rane survit à ses blessures. Et il compte bien assouvir sa vengeance.

Critique : au début des années 70, la bande des movie brats domine d'un point de vue créatif Hollywood. Et parmi les scénaristes phares de la période, on trouve également Paul Schrader. Il est l'un des collaborateurs réguliers de Martin Scorsese avant les années 2000 et son écriture se distingue par son côté très noir et très désespéré. Ainsi, "Taxi driver" est à la base son ressenti par rapport à son arrivée à Los Angeles, qui l'a plongé dans une profonde dépression. Il faut dire que le changement a dû être radical pour ce jeune garçon élevé dans une famille Calviniste assez stricte et qui n'a découvert le cinéma qu'à l'âge de 18 ans. S'il s'est bien rattrapé par la suite, devenant fan de Robert Bresson et du cinéma d'auteur japonais quand il devint critique pour le LA Times sous le haut patronage de Pauline Kael, il reste pour autant un artiste torturé et la plupart de ses films en porte la marque.

Au lendemain du succès de "Taxi driver", la Fox décide d'acquérir le scénario de "Légitime violence" qui reprend quelques thèmes du chef d'oeuvre palmé de Martin Scorsese : un héros solitaire torturé par son passé de vétéran, une tendance à l'errance, une critique de la société américaine qui étouffe les communautés... Bien évidemment, le scénario de départ sera grandement modifié par le studio. En lieu et place du héros raciste, on trouve un ancien prisonnier de guerre qui revient en héros et qui finit par se transformer en vengeur tout puissant. Pour Schrader c'est simple, d'un scénario anti-fasciste, le studio en a fait une apologie du fascisme comme il le dit dans son autobiographie "Schrader par Schrader". Si ce point de vue peut largement se comprendre, je reste toutefois dubitatif sur ce genre d'exercices où un homme revient lui-même sur le passé, sans contre-point d'un journaliste qui questionne vraiment les faits en question. Si j'entends et compatis à l'avis d'un scénariste qui se sent spolié de son oeuvre, il convient également de juger sur pièces le présent film, qui est loin d'être un film ouvertement facho.

Déjà, le scénario a été repris en main par Heywood Gould, scénariste plus tard de "Ces garçons qui venaient du Brésil" de Franklin J. Schaffner, un film que l'on peut difficilement qualifier de pro-fascisme (si vous ne l'avez pas vu, je vous le conseille vivement, c'est un film très fort et assez tétanisant). Alors bien sûr, il a également participé à la série "The equalizer" mais cette dernière est plus une déclinaison du thème du vigilante que du fascisme, même si la frontière entre les deux est mince.

Ensuite, la réalisation a été confiée à John Flynn, réalisateur débutant et qui venait de signer le polar "Echec à l'Organisation" adapté des romans de Donald Westlake. Flynn est un réalisateur un peu oublié voire méprisé aujourd'hui mais il est l'un des meilleurs artisans de la série B des années 70 à 90 et la très jolie rétrospective qui lui a été consacrée à la Cinémathèque l'année dernière permet de remettre sa carrière en valeur. Non content d'avoir signé le meilleur film avec Steven Seagal, "Justice sauvage", même si on peut dire qu'il n'y pas match au vu du reste de la filmo de Panda Agile, il s'est régulièrement distingué grâce à ses polars hard-boiled, se déroulant régulièrement dans les bas-fonds des villes américaines ou bien décrivant des personnages borderline, des espèces d'anti-héros qui vivent dans des zones morale plutôt grises et qui se débattent tant bien que mal pour y survivre malgré tout. Le major Charles Rane correspond tout à fait à cette description et il préfigure surtout une autre figure du cinéma d'action US : John Rambo.

Il est amusant de constater à quel point Rane et Rambo, en tout cas dans le 1er film de la sagasont assez similaires. Rambo est un vagabond qui revient de la guerre du Viêt-Nam et qui a connu l'opprobre de ses concitoyens. Traumatisé par les tortures subies, il est devenu inapte à un retour tranquille à la vie civile et il erre sans but dans un monde qui n'est plus pour lui. Rane lui aussi a subit quelques tortures durant son séjour dans les prisons viet-congs et il a du mal à reprendre le cours de sa vie. Il est même devenu limite maso, prenant du plaisir à endurer cette douleur car il n'a pas eu le choix, seul moyen de vraiment contrecarrer les penchants sadiques de ses geôliers. Comme le héros popularisé par Sylvester Stallone, Rane est inapte à reprendre une vie normale et ses nuits sont hantées par les réminiscences du passé. Dormir devient une douleur, une épreuve et comme Rambo, Rane est un personnage solitaire, mutique, enfermé dans ses propres peurs et seul un autre vétéran peut le comprendre. Son retour à la vie civile est perturbé également par un contexte en trompe l'oeil. Après 7 ans de captivité, il rentre en héros à San Antonio et il est accueilli par la fanfare de la ville ainsi que les officiels. On lui offre une voiture neuve, de l'argent, il devient une figure locale. Mais à la maison, il retrouve un fils qui ne se souvient pas de lui et sa femme demande le divorce, ayant refait sa vie avec un autre. Plus rien ne le retient avec son ancienne vie, à part l'amour d'un fils qu'il peine à conquérir. Le fossé est trop grand entre ce qu'il a rêvé et la dure réalité.

Flynn et son scénariste font très attention à bien exposer le contexte, à planter les personnages et à ne pas se monter moralisateurs ou méprisants. Ainsi, la femme apparaît comme digne, humaine, tout comme le nouvel amant de cette dernière. On ne peut pas les blâmer, ils ont vécu une vie normale, au contraire de Rane. Lui se réfugie dans ses souvenirs, tantôt émouvants (son petit drapeau confectionné à partir de bouts de tissu et qui servira de repère à lui et aux autres prisonniers, représentant leur lien avec la vie d'avant), tantôt flippants (son côté maso et maniaque, presque psychotique).

Le major Rane est campé par William Devane, plutôt connu à l'époque pour ses seconds rôles ou bien quelques apparitions dans des séries TV. Il obtient là un rôle en or, difficile car majoritairement muet, un personnage qui a de la prestance et du charisme mais qui est aussi spectateur de sa vie, indéniablement traumatisé. Rane ne ressent pas grand chose en surface, Devane évitant l'écueil de la démonstration des émotions avec une interprétation plutôt intérieure, loin des effusions des acteurs "méthodistes". Son personnage est ainsi assez flippant dans le sens où on ne sait pas trop ce qui se trame chez lui, son calme apparent dissimulant une rage incontrôlable. L'acteur a été choisi à la place de Kris Kristofferson ou encore David Carradine, envisagé au départ par la production. C'est clairement un bon choix en définitive.

A ses côtés, un jeune Tommy Lee Jones campe le camarade des geôles viet-congs et qui fait face au même problème que Rane, à savoir cette incapacité de retrouver la vie civile. Sa famille semble quant à elle complètement tarée, comme on pourra le voir dans une des scènes qui précède le grand final.

Enfin, Rane recevra également l'aide d'une jeune groupie campée par Linda Haynes, éphémère actrice de la décennie. Son rôle n'est pas très développé mais elle se révélera importante et active dans l'histoire, suivant le héros mais désirant surtout le ramener vers plus d'humanité (une cause perdue).

Le reste du casting ne brille pas vraiment, les rôles étant de toute façon réduit le plus souvent à des portions congrues. A noter tout de même la performance assez glaçante de James Best en truand faussement bonhomme, l'acteur plaçant des cubes de glace sous son chapeau afin de le représenter perpétuellement en sueur. Un effet au rendu assez efficace et qui participe à la pleine réussite de la scène pivot du film.

Difficile d'évoquer le film sans parler de la fameuse scène de la torture de Rane à son domicile. Jusqu'à cette scène, on est face à un drame psychologique de bonne facture sur un héros traumatisé qui peine à reprendre pied avec sa vie. Mais non seulement cette scène exploite certains éléments exposés plus avant (les truands se mettent à frapper Rane mais ce dernier en a vu d'autres et y prend même un peu de plaisir, le montage y intercalant quelques plans du passé du major) mais aussi en faisant clairement basculer le film dans une autre dimension. Après tout, c'est une série B d'exploitation et il deviendra par la suite un revenge movie. Ce qui m'a frappé dans cette scène, c'est la retenue du metteur en scène, qui ne tombe pas dans le piège du voyeurisme malsain ou bien de l'effet choc, qui est tout de même bien présent puisqu'il y a un plan de la main broyée du major, un effet réalisé à partir d'une fausse main et d'un jarret de mouton. Le résultat fut assez marquant pour le public découvrant le film lors d'une avant-première. Ainsi, le scénariste Heywood Gould décrit une séance qui choqua profondément le public, une femme s'évanouissant à la vision du plan, d'autres sortant de la salle pour aller demander à se faire rembourser tandis qu'un spectateur fut tellement choqué qu'en récupérant sa voiture, il finit par en emboutir quelques autres en sortant du parking. Un autre scénariste, William Goldman, confirme le fait que ce film a été l'un de ceux qui traumatisa le plus le public. Quant au studio, il finit par se débarrasser du produit fini, le refilant au distributeur American International Pictures.

Par la suite, le film développe peu à peu son personnage de vétéran prêt à tout pour se venger, Rane glissant peu à peu vers la psychopathie et s'évertuant à traquer les assassins de sa famille. Flynn fera très attention à ne jamais glorifier les actes de son héros, qui refuse l'aide des autorités pour mieux s'en charger lui-même. Le propos du film, ce n'est pas de faire le procès d'une société qui échoue à protéger ses plus honnêtes citoyens mais plutôt de peindre le portrait d'un homme qui a survécu à l'horreur des prisons viet-congs et qui en affronte une autre de retour au pays. La charge de Schrader était sans doute plus violente envers les institutions mais ça reste un film qui questionne notre humanité, qui parle de la difficulté à retrouver une vie normale après la guerre, l'absence des autorités dans la prise en charge de ces vétérans se faisant criante. Les scènes d'action sont filmées avec beaucoup de savoir-faire, montées sur un rythme assez nerveux et ne lésinant pas sur la violence graphique. Le tout se suit avec assez de plaisir, Flynn ne tombant pas dans le piège de la lourdeur explicative, les regards entre ses personnages valant bien des longs discours, la simplicité de son découpage lui permettant également de garder une certaine fluidité. Il n'a pas besoin de nous rappeler sans arrêt qui est qui, qui fait quoi, un plan suffit et il installe ses situations également avec une grande économie d'effets. Une mise en scène sèche, brutale et efficace.

En conclusion, un vrai film culte, intéressant, prenant et sans doute un peu plus intelligent que ce que Paul Schrader peut en dire. Un film qui demeure dérangeant aujourd'hui, plus que jamais d'actualité. Il comporte bien quelques effets un peu datés et le jeu de certains comédiens est parfois un peu trop minimalistes mais c'est un polar nerveux, poussiéreux et qui prend aux tripes sans oublier de nous triturer un peu le cerveau.

Note : 8/10

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article