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This is my movies

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Critiques de films, dossiers, box-office.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Résumé : cafetier parisien, Georges Lajoie est une figure de son quartier, apprécié par ses clients pour ses bons mots et ami avec les policiers du coin. M. Lajoie est aussi un pervers qui aime à reluquer sous la jupe de sa serveuse, il n'hésite pas à corrompre les policiers du coin pour protéger sa caravane flambante neuve et surtout, M. Lajoie est un raciste de premier ordre. Avec sa femme et son fils, il part en vacances dans le Sud et il retrouve au camping Beau Soleil 2 couples d'amis qu'ils fréquentent depuis plusieurs étés. Léon Lajoie a hâte de retrouver Brigitte Colin, la fille d'un des couples d'amis. La jeune fille éveille également les sens de M. Lajoie tandis que les vacances s'ouvrent sur un gros gueuleton, grâce aux provisions ramenées par Me Schumacher, huissier de justice à Strasbourg. Le début de vacances mémorables.

Critique : cinéaste un peu oublié aujourd'hui, Yves Boisset fut, dans les années 70 et 80, l'un des plus grands représentants d'un cinéma engagé, provocateur de débats et éternel pourfendeur des dysfonctionnements de la France et de ses institutions. Avec Costa-Gavras et quelques autres, il n'a eu de cesse de s'attaquer frontalement à des sujets compliqués, interrogeant notre regard d'homme sur les injustices, les secrets de notre histoire collective. En 1972, il s'attaquait aux exactions de l'armée française durant l'intervention en Algérie et le film "R.A.S" avait provoqué quelques remous. En 1975, il revenait avec deux films coup sur coup, "Folle à tuer" avec Marlène Jobert, un thriller mouvementé, et ce brûlot politiquement incorrect de "Dupont Lajoie" avec dans le rôle-titre, l'un des acteurs les plus sympathiques du cinéma français, le délicieux Jean Carmet.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Mettre dans la peau de cet immonde ordure un tel acteur fait pleinement partie de la démarche de Boisset, qui emploie aussi dans des rôles dramatiques des acteurs reconnu pour leur talent dans la comédie comme Pierre Tornade (inoubliable voix d'Obélix dans mon enfance bien évidemment) afin de créer un malaise palpable d'un bout à l'autre du film. J'imagine sans peine que le public de l'époque a dû être désarçonné par ce contre-emploi, qui propose d'abord une identification immédiate avec l'acteur mais qui trouve sa limite dans les paroles et surtout les actes du personnage à l'écran. Si aujourd'hui, parler de racisme dans notre société apparaît comme presque banal, il n'en allait pas autant à l'époque. Le tournage s'avéra ainsi assez compliqué, surtout en raison des quelques pressions et intimidations subies par l'équipe. Pourtant, le cinéaste tint bon et réussit à boucler son film. Un film qui encore aujourd'hui s'avère plus que nécessaire.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset
Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Dire que la France est un pays raciste n'est pas provocateur en soi. Je pense que chaque pays porte en lui des sentiments nationalistes et c'est logique. Maintenant, la frontière est extrêmement mince entre la défense d'un héritage culturel et le racisme pur et dur. Je pourrais d'ailleurs reprocher au film de proposer un portrait qui manque légèrement de nuances. Le français moyen est, en effet, présenté sous un jour peu flatteur et aucun cliché n'est épargné au spectateur : Lajoie et ses amis sont vulgaires, bruyants, bêtes, gras, mesquins, hypocrites, envieux, vaniteux etc... Ils se goinfrent, ils picolent, ils se comportent comme des animaux et le "héros" du film est le pire de tous car lui, on sent presque qu'il sent qu'il est mauvais et qu'il sait que ce qu'il ressent pour Brigitte est malsain mais il ne fera rien pour réprimer ses instincts. Tout au long du film, Georges Lajoie fait les mauvais choix et sort les pires horreurs mais on ne sent jamais chez lui le désir de faire autrement ou bien d'assumer. Ce n'est pas un leader car il sera souvent relégué au second plan lors des actions consécutives à son acte mais il se complaît presque dans ce rôle parce que ça l’exonère, pense-t-il, des conséquences de ses actes. Quand il est mis en difficulté, il s'éteint, se recroqueville et disparaît dans la foule. Lajoie est un lâche et il se pose en parfait représentant, selon Boisset, du français moyen.

Un tel portrait au vitriol ne pouvait que déplaire au pouvoir en place, surtout que le cinéaste étend sa critique bien au-delà du simple citoyen.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Avec l'enquête menée par l'inspecteur Boulard (incarné par un Jean Bouise encore une fois remarquable), le film vire dans une autre dimension. Un meurtre a été commis et on l'oriente vers les travailleurs algériens du chantier voisin. Sauf que Boulard ne correspond pas à l'archétype du flic raciste, c'est d'abord et avant tout un flic. Si Boisset n'en fait pas un héros, ça reste tout de même un personnage fort sympathique, attachant et parfois héroïque. Sauf que Boulard n'est qu'un petit rouage dans un mécanisme d'Etat qui n'hésitera pas à le faire chanter pour mettre un terme à une enquête qui dérange. Et là encore, le film frappe juste. Que les citoyens soient racistes, à la rigueur, ce n'est pas tellement le problème tant que cela reste cantonné à une petite minorité. Il faut de tout pour faire un monde et il y en aura toujours. Ce qui dérange vraiment le réalisateur, c'est que les institutions ne font rien pour enrayer cet engrenage. Pire, leur attitude est irresponsable et déclenchera d'autres drames. La lutte contre le racisme ne passe par une diabolisation de celui-ci, ce n'est pas en le rejetant à la marge qu'il disparaîtra. Cela passe par l'éducation qui relève du rôle de l'Etat. Ce dernier peut défendre les valeurs et la culture d'une nation mais il doit aussi corriger et punir ceux qui y contreviennent, dans un sens comme dans l'autre. Même si le film comporte quelques scènes assez choquantes, rien n'est plus gerbant pour moi de voir un haut fonctionnaire exercer son pouvoir dans le mauvais sens. L'empathie avec le pauvre Boulard est alors assez grande et son ultime saillie envers les assassins constitue un moment fort du film.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Yves Boisset est un cinéaste important pour moi. Déjà par le choix de ses thèmes mais aussi par son utilisation judicieuse des séquences chocs. Son style est assez classique mais son découpage est d'une grande justesse. Il sait conduire sa narration avec soin, il mesure ses effets et s'il ne rechigne pas à employer quelques plans à la limite et à montrer de manière frontale la violence, il sait aussi suggérer et s'appesantir sur l'après, ce qui est le plus important dans un film dénonçant ces mêmes actes : pas de complaisance ni de stylisation, une image brute et le silence qui suit, étouffant.

Sa direction d'acteurs est également magistrale. Dans sa carrière, il aura tourné avec beaucoup de grands noms et ce film regorge d'acteurs talentueux de cette époque. Jean Carmet est exceptionnel dans le rôle principal. Sa présence relève presque d'une anomalie et il réussit pourtant à donner corps à ce petit homme, aussi jovial que sombre, blanc dehors et terriblement noir à l'intérieur. Dans le rôle de la fidèle épouse, Ginette Garcin apparaît comme assez effacée mais elle arrive à instiller une vraie humanité à son personnage. Jean Bouise régale dans le rôle du flic expérimenté qui a envie de donner un coup de pied dans la fourmilière. Chacune de ses scènes est une leçon, sa façon de poser sa voix, de dire ses répliques, de regarder ses partenaires bref, du très grand art. Pierre Tornade s'avère également très convaincant dans un style qu'il a trop peu fréquenté dans sa carrière tandis que mon chouchou, l'un de mes acteurs préférés de tous les temps, l'immense Jean-Pierre Marielle compose un personnage de présentateur télé, largement inspiré par Léon Zitrone, parfaitement imbuvable. Sa voix inimitable, son jeu décontracté et surtout son attitude absolument odieuse et condescendante est un monument du genre. A noter aussi la participation de Jacques Villeret, d'un Victor Lanoux terrifiant en vétéran de la guerre d'Algérie (pas un rôle subtil mais bon) ou encore Robert Castel dans le rôle de Loulou, le sympathique propriétaire du camping qui aura droit à une scène clé lors du final sans oublier un Michel Peyrelon absolument imbuvable en bourgeois hautain. Et puis il y a bien sûr toute la fraîcheur de la jeune Isabelle Huppert dans le rôle de Brigitte, insolente et séduisante. Un petit rôle marquant, assez complexe et déterminant dans le film.

Dupont Lajoie (1975) de Yves Boisset

Encore aujourd'hui, le film apparaît comme nécessaire. Bien sûr, la société française a bien évoluée et certains relents de cette pensée subsistent, il faut surtout en retenir la morale. Apparemment, les gens de l'époque n'ont pas retenu cette dernière, elle s'avère pourtant assez prophétique au regard de ce que nous vivons aujourd'hui. Alors le film n'est peut-être pas très subtil, ça peut paraître parfois un peu trop caricatural et presque simpliste mais il n'est ni dépassé ni faussement alarmiste.

Note : 8/10

BO France : 1 454 541 spectateurs (25ème plus gros succès de l'année).

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this is my movies 07/09/2016 18:33

Bonjour Fabdici et tout d'abord, merci pour ton commentaire.

Je dois dire que je ne connais pas assez Yves Boisset d'un point de vue personnel pour signifier si oui ou non ce cinéaste déteste effectivement le français d'en bas, le français moyen.

Par contre, au vu de sa filmographie, en tout cas des films que j'ai vu de lui, il apparaît qu'il se pose en cinéaste moralisateur certes, qui vomit la bêtise humaine. Il n'a jamais été avare de sujets polémiques au long de sa carrière et s'est attaqué à différentes institutions.

Et si de mon côté je suis plutôt d'accord avec certaines analyses de Zemmour, je ne suis pas forcément d'accord avec celle ci car les français représentés dans le film appartiennent à différentes couches sociales (il y a parmi les amis de Lajoie un notaire). Le film ne dresse pas un portrait glorieux du français "blanc" et moyen, il parle de racisme ordinaire (pas des banlieues et d'autres sujets plus vastes) et son regard sur les immigrés est forcément angélique et bienveillant et d'une manière générale, Boisset ne peut pas vraiment être considéré comme un patriote mais on trouve aussi dans ce film d'autres éléments qui poussent à démarrer une réflexion sur un problème plus que jamais d'actualité.

Merci pour ton conseil de lecture et je me pencherai plus avant sur la critique de E. Zemmour sur le film.

A bientôt sur le blog !!

Fabdici 07/09/2016 14:29

Lire l'analyse de Zemmour dans "Un suicide français",
selon laquelle ce film de Boisset est une oeuvre raciste.
Racisme social envers le beauf, le français d'en bas que le réalisateur vomit.